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dres et les sentiments généreux. Elle s'écoula presque tout entière à Bordeaux : il était né, il mourut près de là '. « Estant fort jeune, rapporte Guillaume Colletet, dans ses Vies des poëtes françois, il fut eslevé sur le siege de fleurs de lys du fameux parlement de Bourdeaux en qualité de conseiller du roy; mais conseiller dont la rare suffisance, soustenue d'un beau naturel, et la probité inviolable lui acquirent une si haulte et si solide reputation dans sa province, que jamais homme de sa condition n'y fut plus estimé ny plus honoré que luy :. » Comme il était dans les mæurs de l'époque, l'attachement aux devoirs sévères de la magistrature se conciliait en lui avec l'amour, avec le culte des lettres. Aussi un de ses compatriotes, le poëte Pierre de Brach, dans son hymne en l'honneur de Bordeaux “, le cite-t-il parmi les écrivains dont cette ville s'enorgueillit :

De là sortit enfin Boëtie, homme digne
De luire dans les cieux comme une estoille insigne,
Homme d'un grand espoir, si le malheur fatal
N'eust amorti le feu de son tison vital,

1. Né à Sarlat le 1er novembre 1530; mort à Germignac, le 18 août 1563.

2. Cet ouvrage inédit est conservé à la bibliothèque du Louvre : j'en ai dû la communication à l'obligeance bien connue de M. Barbier.

3. « Il avoit son esprit, a dit Montaigne, moulé au patron d'autres siecles que ceux-ci. » Ess., I, 27, à la fin. Cf. Teissier, Éloges des savants, in-12, Berlin, 1704, t. III,

P. 148.

4. 1576, chez Simon Millanger, in-4°. Cet excellent poëte, comme l'appelle G. Colletet, fut aussi ami de Montaigne : il naquit à Bordeaux en 1548 et mourut en 1604. Sa versification est généralement élégante et harmonieuse.

Au fort de sa chaleur, qui toutesfois encore

A laissé des fragmens que tout le monde honore'. « Ce n'est pas, observe M. Nodier2, que le style de La Boëtie vaille celui de Montaigne, qu'aucun style n'a jamais valu. Il est tendu et archaïque; il est å pre comme cette âme naïve et libre, qui ne fléchit pas mème devant la mort, parce que les vertus morales se réunissent en elle à toutes les vertus civiles; mais il est ingénu, ferme, éloquent, comme nous paraitrait aujourd'hui la prose de Marcus Brutus et de Caton d'Utique, si nous avions conservé leurs livres. » Ce rapprochement désigne assez le discours auquel est attachée en grande partie la célébrité de La Boëtie’: dans mes études sur cet écrivain, je me suis du reste attaché, en éclairant, en ramenant sur son onvrage l'opinion publique, à montrer qu'il n'avait eu de Brutus que le cæur ferme et la vertu rigide. Loin de vouloir renverser aucun pouvoir établi, il ne songea qu'à conserver aux lois leur force, et à l'autorité

1. « L'hymne de Bourdeaux, remarque G. Colletet, que De Brach adressa à ce grand poëte P. de Ronsard, est un ouvrage si considérable, non seulement par le nombre de douze cens vers qu'il contient, mais encore par l'air heroïque dont il traite la matiere, que je puis dire avec verité que jamais ville ne fut si dignement ny si baultement louee » (Art. De Brach.).

2. Passage cité. Ce jugement de M. Nodier sur le style de La Boëtie me parait s'appliquer uniquement au Contre un.

3. G. Colletet n'hésite pas à déclarer excellent ce distours , qui fut, ajoute-t-il, reçu de la France avec un grand applaudissement. Toutefois il fait observer plus loin, que Montaigne, quand il recueillit les æuvres de son ami, le supprima « pour ce que cette matiere estoit un peu trop chatouilleuse. »

royale, sa dignité. Le caur navré des maux qui affligeaient la France, il protesta contre toutes les tyrannies, de quelque nom qu'elles fussent revêtues ; mais il ne fut pas l'ennemi des institutions antiques du pays. Nous pouvons en croire là-dessus le témoignage que lui a rendu son ami qui l'avoit connu jusqu'au vif. On sait qu'il a déclaré que jamais aucun citoyen ne fut plus soumis aux lois et plus ennemi des nouvelletez qui troublent les Etats'. Si l'on s'est armé de son noble enthousiasme et de ses paroles éloquentes pour combattre la monarchie, ce n'est qu'en leur donnant un sens qu'il n'avait pas prévu, ce n'est que lorsqu'il ne pouvait plus démentir ceux qui le méconnaissaient et abusaient de son patriotisme?. La mémoire de La Boëtie devait être défendue contre ces faux jugements. Pour le réhabiliter comme publiciste, il suffisait de mettre ses intentions à découvert : quant à la vigueur de son génie, elle est aussi incontestable que la générosité de ses sentiments. A l'appui de cette opinion, on pourrait citer les plus imposantes autorités, les noms les plus illustres, parmi les contemporains de La Boëtie et parmi les nôtres.

De nos jours, il n'était guère connu cependant que comme auteur de l'admirable Contre uns : c'é

1. Montaigne, Ess., I, 27, à la fin.

2. V. De Thou, Hist., V, 13: « Libellum de spontanea servitute.... longe in alienum ab auctoris mente usum ac sensum ii detorserunt, qui eum post parisiensem lanienam (la Saint-Barthélemy) quæ adeo post ipsius Boetiani mortem accidit, ad commovendos vulgi animos in lucem emiserunt. » Cf. Id., XXXV, 15.

3. M. Barthélemy Saint-Hilaire n'a pas craint de quali

tait trop peu. Le poëte animé parfois d'une émotion vraie, le rival d'Amyot dans des versions naïves de chefs-d'ouvre antiques, demeuraient à étudier; et c'est à peine s'il se trouvait encore quelques exemplaires où l'on pùt lire les traductions de La Boëtie. Maintenant on le jugera, les titres en main.

Il fut, en effet, l'un des savants les plus distina gués et surtout les plus précoces", dans une époque où l'érudition attirait à elle les plus hautes intelligences, et se mêlait au prodigieux mouvement d'invention qui a caractérisé le xvie siècle. L'un des premiers, en s'efforçant de reproduire les ouvrages des anciens, il montra le secret de les imiter. Par là il prit une part active aux progrès de notre langue et au développement de notre génie national. Une curieuse manifestation de l'état des esprits et des mæurs, c'est qu'il choisit, pour les faire passer dans notre idiome, les deux traités d'économie domestique et d'agriculture que nous a laissés l'antiquité grecque. De tels ouvrages n'étaient pas moins chers au vieil esprit français qu'aux Grecs et aux Latins. On sait combien l'antiquité tout entière avait écrit de volumes sur ce sujeta. On se souvient surtout qu'au temps où les vertus des ancêtres s'en allaient, Caton, Varron, Virgile, Columelle, Pline l'ancien, s'étaient efforcés de les rappeler, en reportant vers

fier ainsi le contre un , c.-à-d. le Discours de La Boëtit sur la servilude volontaire: v. les notes qui accompagnent sa traduction de la Politique d'Aristote, t. 1, p. 325.

1. V. Baillet, Jugements des savants, édit. de La Monnoye, t. VI, p. 73; cf. Id., t. III, p. 109.

2. V. Aristote, Polilique, 1, 11; Columelle, 1, 1; Varron, I, 1, 10, 13; Cicéron, de Oral., 1, 58; etc.

l'agriculture, berceau de la fortune de Rome, les yeux des Romains éblouis de leur grandeur. Il semble

que de même, au xvie siècle, par ces traditions d'une vie simple et sévère, on voulait conserver ou plutôt rendre aux mæurs, une simplicité et une énergie qu'elles commençaient à ne plus avoir. C'est ce qui peut expliquer les importants travaux publiés par Strèbe, Muret, Donat, et plusieurs autres érudits du même temps sur les Economiques d’Aristote et de Xénophon, tandis que ces ouvrages ont, après cette époque, fort peu occupé les savants. Déjà Nicolas Oresme", par l'ordre de Charles V, avait translaté dans notre langue, mais sur une version latine, le traité d'Aristote?; La Boëtie fut à la fois de cet ouvrage le second et le dernier traducteur français.

L'Economique de Xénophon a été plus souvent traduite; mais je n'hésite pas à dire qu'elle ne l'a jamais été mieux que par La Boëtie :. Ce qui établit la supériorité desa traduction gauloise ( nous lui conserverons volontiers ce nom que lui donne par dédain un traducteur du xvidio siècle“), c'est qu'il est

1. V. Baillet, Jugements des savants, t. III, p. 106.

2. En France, dès le xiure siècle, cet ouvrage avait été traduit en latin : V. Am. Jourdain, Recherches sur les traductions latines d'Aristole, p. 181 et 442.

3. Il en est le plus ancien traducteur. L'auteur de la traduction complète de Xénophon qui parut in-folio, en 1613, sous le nom de P. de Candole, imprimeur à Cologny, sur les bords du lac de Genève, et que l'on a quelquefois attribuée à Simon Goulard, avoue que pour l'ÉCOnomique, il s'est beaucoup aidé du travail de La Boëtie.

4. Dumas, professeur d'éloquence à Strasbourg, auteur d'une traduction de l'Économique de Xénophon, in-12,

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