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remettre tous les papiers de sa main, et un volume, imprimé, de poésies. Cet ordre était bien simple; et on vient de voir avec quelle docilité Voltaire s'y soumit. Il paraît que ceux qui furent chargés à Berlin de transmettre les ordres du roi y ajoutèrent ou les dénaturèrent. L'imbécile Freytag, qui n'avait d'autres gages que ce qu'il pouvait dérober aux passants, y mit encore plus du 'sien; de là les violences exercées contre nous. Le roi de Prusse n'avait certainement pas donné l'ordre de nous emprisonner dans une gargote, et de garder, avec des soldats, un poète, son secrétaire, et une femme; il n'avait jamais prescrit

que

l'on nous injuriât, que l'on nous fît vider nos poches, que l'on nous volât nos effets et notre argent.

Il est probable que le volume des poésies du roi fut le vrai motif de cet ordre. Cet

ouvrage

n'était

pas édition faite pour le public; il avait été imprimé secrėtement en 1751, dans une chambre du château de Potsdam, à' un très petit nombre d'exemplaires, dont le roi avait gratifié ses plus intimes favoris. Voltaire était du nombre, et ce présent était acquis avec d'autant plus de justice que l'auteur de la Henriade avait corrigé et retouché tout ce que ce recueil renfermait de meilleur. Il paraît que dans le volume en question se trouvait un poème comique, intitulé le Palladium. Voici ce que Voltaire écrivait de Potsdam, à madame Denis à Paris, au mois de janvier 1751, c'est-à-dire dans le temps où il jouissait auprès du roi de Prusse de la plus grande faveur:

« Savez-vous bien qu'il a même fait un poème dans « le goût de ma Pucelle, intitulé le Palladium ? Il s'y u moque de plus d'une sorte de gens; mais je n'ai

; point

une

« d'armée comme lui, et je n'ai jamais gagné de baa tailles. »

Qu'on pèse ces derniers mots; on reconnaîtra sans peine que ce Palladium tournait en ridicule des individus d'une classe élevée, et que Frédéric, craignant de se faire de nouveaux ennemis si cet ouvrage paraissait, comptant peu sur la discrétion de Voltaire, le fit arrêter à Francfort, pour ravoir cette satire.

Voltaire songea toute sa vie à se venger des violences qu'il avait souffertes à Francfort, et jamais le souvenir et le ressentiment de cette injure ne s'affaiblirent dans son esprit. Plusieurs des lettres qu'il m'é crivit après notre séparation renferment des invectives contre cette ville, contre Freytag et Schmith. Il m'excita dans plusieurs occasions à porter plainte contre les auteurs de ces mauvais traitements, dont j'avais eu une bonne part, et même à intenter une action contre les magistrats qui avaient toléré de pareilles atrocités. En 1759, pendant la guerre de sept ans, il m'écrivit à Strasbourg, où j'étais alors, pour me faire savoir que le prince de Soubise, qui commandait l'armée française en Allemagne, dirigeait sa marche sur Francfort, et qu'il fallait saisir le moment où ce général occuperait la ville, pour lui présenter, dans un mémoire, le détail exact de cette affaire, et lui demander sa protection pour obtenir du magistrat la punition des coupables et la restitution de ce que l'on m'avait volé. Je fis le mémoire et le lui envoyai pour avoir son avis; il n'en fut pas satisfait, et m'adressa, courrier par courrier un autre mémoire de sa façon, et en même temps la minute d'une lettre qu'il desirait que j'écrivisse au prince de Soubise.

Cet empressement à écrire de sa propre main sur une affaire depuis laquelle il s'était écoulé cinq années prouve qu'il en conservait le souvenir le plus amer. Ce qu'il avait essuyé de plus cruel à Francfort était l'avilissement et le mépris, deux injures qui ne s'oublient jamais. Je ne fis aucun usage des pièces qu'il m'avait envoyées, et je renonçai à toutes poursuites. J'avais cependant perdu dans cette occasion mon argent comp

tant, et quelques effets. J'ai encore ce mémoire auquel · je ne puis donner la publicité qu'il mériterait s'il

n'était un monument de haine et de vengeance. Une juste animosité le dicta; mais certains personnages y sont présentés sous un jour si défavorable, que j'ai eru devoir laisser cet écrit dans l'oubli, ainsi que j'y ai laissé ma vindicte personnelle. Cinquante années d'ailleurs sont une prescription plus que suffisante, qui m’ôte le droit de toucher aux pièces du procès.

Je place ici seulement la lettre qu'il m'écrivit, et la minute de celle qu'il m'engagea d'adresser au prince de Soubise.

«Voici, mon cher Collini, la lettre que vous pouvez « écrire. Adressez-vous au notaire qui reçut votre proa testation; faites présenter la requête au vénérable..... « conseil; il la refusera; vous en appellerez au conseil

aulique, et je vous réponds que Freytag sera con« damné. Vous n'aurez qu'à envoyer la requête à ma« dame de Bentinck, et la supplier de vous donner son « avocat. M. le comte de Sauer pourra vous servir. « J'agirai fortement en temps et lieu.

« N. B. Vous pouvez me citer comme témoin de vos effets volés. »

ఎగ.

A son altesse sérénissime monseigneur le prince de

Soubise, maréchal de France.

Monseigneur, permettez qu'un sujet de sa majesté « impériale, dont votre altesse défend la cause, implore « votre protection dans la plus juste demande contre le « brigandage le plus horrible. Peut-être un mot de votre « bouche peut obliger le conseil de Francfort à me ren« dre justice; peut-être son attachement à nos ennemis, « sa haine contre la France et contre tous les bons su« jets de sa majesté impériale, lui feront soutenir les

iniquités du nommé Freytag;, mais je suis dans la né« cessité d'implorer votre protection pour obtenir une « sentence prompte, favorable ou injuste, afin que je

puisse me pourvoir au conseil aulique. C'est cette a sentence expéditive que je demande par la protec« tion de votre altesse; elle est faite pour secourir les opprimés.

a Permettez que je mette aussi à vos pieds ma requête au conseil de Francfort. Je suis, etc. »

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4 mars 1778. Monsieur, M. le marquis de Villette m'a assuré que, si j'avais pris la liberté de m'adresser à vous-même pour la démarche nécessaire que j'ai faite, vous auriez eu la bonté de quitter vos importantes occupations pour venir daigner remplir auprès de moi des fonctions que je n'ai crues convenables qu'à des subalternes auprès des passagers qui se trouvent dans votre dépar

tement.

M. l'abbé Gauthier' avait commencé par m'écrire sur le bruit seul de ma maladie; il était venu ensuite s'offrir de lui-même, et j'étais fondé à croire que, demeurant sur votre paroisse, il venait de votre part. Je vous regarde, monsieur, comme un homme du premier ordre de l'état. Je sais que vous soulagez les pauvres en apôtre, et que vous les faites travailler en ministre. Plus je respecte votre personne et vous,

monsieur, plus j'ai craint d'abuser de vos extrêmes bontés. Je n'ai considéré que ce que je devais à votre naissance, à votre ministère et à votre mérite. Vous êtes un général à qui j'ai demandé un soldat. Je vous supplie de me pardonner de n'avoir pas prévu la condescendance

Chapelain des Incurables.

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