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les renvoyant à Koenig, lui fit dire qu'il pouvait les imprimer, et qu'il y répondrait.

Cette dissertation parut en effet dans le journal de Leipsick, au mois de mars 1752. On y rapportait un fragment d'une lettre de Leibnitz, dans lequel il était question de ce principe général de la nature, auquel ce célèbre philosophe paraissait s'opposer. Maupertuis croit que par ce fragment on veut lui enlever l'honneur d'avoir découvert la moindre action. Il somme Koënig de produire l'original de cette lettre : celui-ci répond qu'il n'en a qu'une copie qui lui a été donnée par un savant respectable, mort en Suisse, et dont les papiers étaient dispersés. Maupertuis irrité, accuse Koënig d'avoir forgé cette lettre; il fait assembler les membres de l'académie de Berlin, séduit ou intimide les plus faibles, et le professeur est déclaré faussaire en philosophie. Le 13 avril cette absurde sentence est imprimée et publiée; Koënig renvoie son diplôme d'académicien, et fait paraître un ouvrage intitulé, Appel au Putblic, dans lequel il défend victorieusement son honneur outragé.

Voltaire, indigné du procédé de Maupertuis, prit la défense de Koënig; n'eût-il eu contre le premier aucun sujet intérieur d'animosité, on l'aurait vu se ranger du parti de l'opprimé. On doit reconnaître à ce trait le grand homme que l'injustice, exercée à l'égard d'un seul de ses semblables , révoltait autant que si elle lui eût été personnelle; on reconnaîtra celui qui fut le défenseur et le bienfaiteur des Sirven et des Calas, qui enleva à l'ignominie le nom de l'infortuné chevalier de La Barre, et qui plaida avec tant de chaleur contre la féodalité la cause des habitants du mont Jura.

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Maupertuis avait voulu perdre Koënig dans l'opinion publique; Voltaire se contenta de rendre Maupertuis ridicule. Ce fut alors que parurent la Diatribe du docteur Akakia , la Séance mémorable, et tous ces écrits, chefs-d'oeuvre de plaisanterie, où le badinage le plus ingénieux se trouve confondu avec la plus saine philosophie, et dans lesquels il se moquait de la ville latine , du trou à percer jusqu'au centre de la terre, de la dissection des cerveaux de Patagons, et de la poixrésine dont le président voulait que l'on enduisît les malades. Au nombre de ces ouvrages il faut distinguer celui qui a pour titre, Lettre d'un Académicien de Berlin à un Académicien de Paris , avec les réponses. Les unes étaient de Voltaire, et condamnaient Maupertuis; les autres étaient de Frédéric, et défendaient le président. Cette guerre n'eût eu probablement d'autres suites que d'amuser la cour et la ville, si Maupertuis se fût contenté de se servir des armes qu'employait son adversaire; mais, trop faible dans ce genre de lutte, il eut recours à des moyens plus puissants, et qui eurent tout le succès qu'il en desirait. Frédéric était aussi jaloux de sa réputation d'homme de lettres que de sa réputation militaire. La connaissance qu'il avait du caractère du roi favorisa ses plans.

Il publia que Voltaire avait répondu au général Manstein, qui le pressait de revoir ses mémoires : « Mon ami, à une autre fois. Le roi vient de m'envoyer son

linge sale à blanchir; je blanchirai le vôtre après. Qu'il avait dit dans une autre occasion, en parlant de Frédéric, « Cet homme-là est César et l'abbé Cotin. »

Je ne ferai aucune réflexion sur ces calomnies, qui cependant n'en sont point aux yeux de beaucoup de

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personnes. Est-il croyable que Voltaire eût insulté en face le général Manstein dans la personne de son souverain et dans la sienne? J'ai suivi ce grand homme dans tous les pays qu'il parcourut avant de se fixer sur les bords du lac de Genève, il m'honorait de son amitié et d'une entière confiance. Pendant le cours de nos voyages, la Prusse, et les événements auxquels il eut quelque part, furent les sujets de nos entretiens, et toujours je l'entendis désavouer les indiscrétions que la haine de Maupertuis lui avait attribuées.

Frédéric fut sensible à ces rapports, et, sans en approfondir la source et le motif, il s'éloigna de Voltaire, et se déclara ouvertement pour Maupertuis. Cette disgrace n'arréta point le cours des brochures contre le président, qui établissait un nouveau genre de tribunal dans la république des lettres, qui n'en connait pas d'autre que celui du public. Cette opiniâtreté révolta Frédéric; et le 24 décembre de cette année il fit brûler la Diatribe du docteur Akakia par la main du bourreau.

Cette exécution se fit devant la maison de M. de Francheville, où logeait alors Voltaire, qui était venu de Potsdam à Berlin pour prendre part aux divertissements du carnaval. Je fus témoin, à ma fenétre, de cette brûlure , sans en comprendre le sujet. J'allai surle-champ rendre compte à Voltaire de ce que j'avais vu. « Je parie, dit-il, que c'est mon Docteur qu'on vient « de brûler. » Il ne se trompait pas. Dans la même matinée, le marquis d'Argens et l'abbé de Prades vinrent le voir, peu après cette exécution : peut-être y venaientils de la part du roi, afin qu'ils pussent lui rendre compte de la contenance de Voltaire. Il fut sans doute sensible

à cette injure; il ne pensait pas que

pensait pas que des plaisanteries dussent provoquer un acte diffamant, presque toujours accompagné d'une prise de corps. Cependant, fort de sa conscience, et certain de ne s'être porté à aucun excès criminel, il finit par plaisanter sur cette exécution; mais il fut plus que jamais affermi dans la résolution de quitter Potsdam et le Brandebourg, ce qu'il ne réalisa cependant que trois mois après.

Madame la comtesse de Bentinck, née comtesse d'Oldenbourg, femme d'un grand mérite et d'une grande fermeté, était l'amie de Voltaire. Elle ne cessa pas de l'être pendant cette catastrophe littéraire. Frédéric paraissait ne vouloir que vaincre l'obstination de Voltaire, et ne songeait point à en tirer une satisfaction plus éclatante. Celui-ci cependant passait pour disgracié, mais il lui eût été facile de détruire ces bruits en renonçant à cette fierté qui seule déplaisait au roi, et en devenant souple et rampant comme ses adversaires.

Vers la fin de cette année, parut l'édition du Siècle de Louis XIV, avec des notes critiques de La Beaumelle '. Cet écrivain, forcé de quitter la Prusse quelques mois auparavant, avait fini et fait imprimer cet

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La Beaumelle écrivit à Voltaire qu'il le poursuivrait jusqu'aux enfers. Celui-ci, dans la réponse qu'il fit au cartel que Maupertuis lui adressa à Leipsick, s'exprime de la sorte au sujet de cette menace : « De plus, si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir « que M. de La Beaumelle m'a promis de me poursuivre jusqu'aux · enfers; il ne manquera pas de m'y aller chercher, quoique le trou « qu'on doit creuser par votre ordre jusqu'au centre de la terre, et « qui doit mener tout droit en enfer, ne soit pas encore commencé. «Il y a d'autres moyens d'y aller, et il se trouvera que je serai mal. mené dans l'autre monde, comme vous m'avez persécuté dans ceJui-ci.

ouvrage à Francfort-sur-le-Mein. Voltaire le sut par la comtesse de Bentinck, et fit venir le livre. La critique était plus digne de la pitié que de la colère de ce grand homme; mais il ne put voir d'un vil indifférent un de ses meilleurs ouvrages attaqué par un jeune présomptueux dont il eût fait son apologiste au moyen de quelques caresses. Il répondit par un supplément beaucoup plus mordant que les notes de son commen

tateur.

L'exécution de l'Akakia parut à Voltaire une mesure trop vive entre gens de lettres; car jusque-là Frédéric n'avait agi qu'en cette qualité. Dix jours après cette scène, il écrivit au roi, qui était encore à Berlin, une lettre passionnée et respectueuse, dans laquelle il lui exposait qu'il était inconsolable de lui avoir déplu, et que, persuadé qu'il était indigne des marques de distinction dont il avait bien voulu l'honorer et le décorer, il prenait la liberté de les remettre à ses pieds. Il joignit à cette lettre la croix de l'ordre du mérite, en fit un paquet qu'il cacheta lui-même, et sur l'enveloppe, il écrivit de sa main ces quatre vers :

Je les reçus avec tendresse;

Je vous les rends avec douleur ;
C'est ainsi qu'un amant, dans son extreme ardeur',

Rend le portrait de sa maîtresse. Le jeune Francheville fut chargé d'aller porter ce paquet au château, et de s'adresser à M. Federsdoff,

· Ce troisième vers a été changé dans le Commentaire historique ; il s'y trouve ainsi :

Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur.
Je l'ai laissé ici tel que je le vis sur le paquet envoyé à Frédéric.

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