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J'ai commencé par imprimer la Henriade avec des corrections considérables; et M. de Voltaire, en me la donnant, en abandonna le profit à un jeune homme que ses talents lui ont attaché, et à qui il a fait encore présent de sa tragédie de la Mort de César. Il permit dans le même temps, à un autre libraire, de réimprimer Zaire , dont le privilége était expiré. Il m'a donné, à moi, ses tragédies d'oEdipe, Mariamne, et Brutus. J'ai imprimé l'Enfant prodigue : celui qui fut chargé d'en faire le marché m'en demanda un prix si honnête, que, bien loin de contester avec lui, je lui donnai cent francs au-dessus du prix qu'il m'en avait demandé. Quelques jours après, M. de Voltaire m'écrivit qu'il n'exigerait jamais d'argent pour le prix de ses pièces, ni pour aucun autre de ses ouvrages, mais seulement des livres. Enfin il a fait présent de ses Éléments de Newton à ses libraires de Hollande. Peu de temps après, on en a fait une édition sous le titre de Londres; et je sais que le libraire qui l'avait faite à l'insu de M. de Voltaire, crut cependant, avant de la faire paraître, lui devoir l'attention de la lui communiquer, et de se soumettre à ses corrections. L'édition en état de paraître, M. de Voltaire en a acheté cent cinquante exemplaires pour faire des présents à Paris, qu'il a payés, et qui lui reviennent, avec la reliure, à près de cent pistoles.

Voilà, madame, ce que les ouvrages de M. de Voltaire lui ont produit; voilà plutôt de quoi confondre le calomniateur; et vous voyez quelle foi on peut ajouter aux impostures dont son ouvrage est tissu.

J'ai l'honneur d'être, avec un très profond respect, etc. Prault fils.

C'est-à-dire pour lui-même.

Déclaration de l'abbé Guyot Desfontaines à la Police.

Je déclare que je ne suis point l'auteur d'un libelle imprimé, qui a pour titre la Voltairomanie , et que je le désavoue en son entier, regardant comme calomnieux tous les faits qui sont imputés à M. de Voltaire dans ce libelle, et que je me croirais déshonoré si j'a. vais eu la moindre part à cet écrit, ayant pour lui tous les sentiments d'estime dus à ses talents, et que le public lui accorde si justement.

Fait à Paris, ce 4 avril 1739. DESFONTAINES.
N. B. L'original est entre les mains de M. Hérault.

LETTRE

DE M. DE CHAMPBONIN

A SON FILS,

AU BUREAU DES FORTIFICATIONS, A PARIS.

A Champbonin, ce 15 de mai 1739. Ce n'est pas à Cirey, mon fils, qu'il faut que vous écriviez à M. de Voltaire; il vient de partir pour Bruxelles avec monsieur et madame du Châtelet. Vous vous imaginez assez dans quelle douleur son absence nous laisse. Jamais il ne fut d'ami plus tendre et plus respectable. Nous regrettons sensiblement les quatre années qu'il a passées en Champagne. Ce temps heureux où nous avons vécu avec lui doit vous rappeler comme à nous,

mon fils, les marques d'amitié dont il nous a comblés; elles sont telles pour vous en particulier, que je n'aurais pu faire que les mêmes choses pour votre fortune, si elles eussent été en mon pouvoir. Eh! que ne lui devez-vous point de reconnaissance! Rien ne l'engageait à vous donner des marques si singulières d'attachement, et j'espère que vous n'oublierez jamais l'excès de ses bontés. Ce n'est pas assez de les partager avec nous, il faut que vous nous surpassiez en reconnaissance. Aimez-le comme votre père: vous lui devez tous les sentiments dont vous êtes capable, et j'en serai plus touché que de ceux que vous avez pour

moi. Votre mère est pénétrée de regrets aussi bien que moi; vous connaissez notre amitié pour lui, et tous deux nous pleurons la douceur qu'ilattachait à la sienne pour nous.

Monsieur et madame la comtesse de La Neuville, de qui vous me demandez des nouvelles, regrettent aussi infiniment la société de M. de Voltaire. Il

part

adoré de tout le canton, et nous gémissons tous de son absence. Monsieur et madame du Châtelet nous flattent de leur retour à Cirey, dès que leurs affaires seront finies.

Écrivez bien régulièrement à Bruxelles, et comptez, mon fils, sur mon amitié et celle de votre mère qui vous embrasse. CHAMPBONIN.

LETTRE

DE M. L'ABBÉ PREVOST

A M. DE VOLTAIRE.

Le 15 janvier 1940. Je souhaiterais extrêmement, monsieur, de vous devenir utile en quelque chose; c'est un ancien sentiment que j'ai fait éclater plusieurs fois dans mes écrits, que j'ai communiqué à M. Thiriot dans plus d'une occasion, et qui s'est renouvelé fort vivement depuis l'affaire de Prault. Je ne puis soutenir qu'une infinité de misérables, s'acharnant contre un homme tel que vous, les uns par malignité pure, les autres par un faux air de probité et de justice, s'efforcent de communiquer le poison de leur cæur aux plus honnêtes gens.

Il m'est venu à l'esprit que le goût du public, qui s'est assez soutenu jusqu'à présent pour ma façon d'écrire, me rend plus propre qu'un autre à vous rendre quelque service. L'admiration que j'ai pour vos talents, et l'attachement particulier dont je fais profession pour votre personne, suffiraient bien pour m'y porter avec beaucoup de zéle; mais mon propre intérêt s'y joint: et si je puis servir dans quelque mesure à votre réputation, vous pouvez être aussi utile pour le moins à ma fortune.

Voilà deux points, monsieur, qui demandent un peu d'explication; elle sera courte, car je n'ai que le fait à exposer.

1° J'ai pensé qu'une Défense de M. de Voltaire et de ses ouvrages, composée avec soin, force, simplicité, etc., pourrait être un fort bon livre, et forcerait peut-être une fois pour toutes la malignité à se taire : je la diviserais en deux: l’une regarderait sa personne; l'autre, ses écrits. J'y emploierais tout ce que l'habitude d'écrire pourrait donner de lustre à mes petits talents, et je ne demanderais d'être aidé que de quelques mémoires pour les faits. L'ouvrage paraîtrait avant la fin de l'hiver. 2° Le dérangement de mes affaires est tel, que,

si le ciel, ou quelqu'un inspiré de lui n'y met ordre, je suis à la veille de repasser en Angleterre. Je ne m'en plaindrais pas si c'était ma faute; mais depuis cinq ans que je suis en France avec autant d'amis qu'il y a d'honnêtes gens à Paris, avec la protection d'un prince du sang qui me loge dans son hôtel', je suis encore sans un bénéfice de cinq sous. Je dois environ cinquante louis, pour lesquels mes créanciers réunis m'ont fait assigner, etc.; et le cas est si pressant, qu'étant convenu avec eux d'un terme qui expire le premier du mois prochain , je suis menacé d'un decret de prise de corps, si je ne les satisfais dans ce temps. De mille

personnes opulentes avec lesquelles ma vie se passe, je veux mourir si j'en connais une à qui j'aie la hardiesse de demander cette somme, et de qui je me croie sûr de l'obtenir.

Il est question de savoir si M. de Voltaire, moitié engagé par sa générosité et par son zèle pour les gens de lettres, moitié par le dessein que j'ai de m'employer à son service, voudrait me délivrer du plus cruel em

'Le prince de Conti.

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