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PARIS,
CHEZ FIRMIN DIDOT FRÈRES, .LIBRATRES,

IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE,

RUE JACOB, No 56.

M DCCC LVI.

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VIE DE MOLIÈRE,

PAR GRIMAREST*.

ainsi que

Jean-Baptiste Poquelin de Molière' était fils et petit-fils son fils, et ne lui Olåt toute l'attention qu'il devait à son de tapissiers, valets de chambre du roi Louis XIII. Son père métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il meavait sa boutique sous les piliers des Halles, dans une mai. nait si souvent son petit-fils au spectacle. « Avez-vous, lui ditson qui lui appartenait en propre. Sa mère s'appelait Boudet; « ilavec un peu d'indignation, envie d'en faire un comédien? elle était aussi fille d'un tapissier, établi sous les mêmes pi- « Plat à Dieu, lui répondit le grand-père, qu'il fat aussi bon liers des Halles.

« comédien que Bellerose' » (c'était un fameux acteur de ce Les parents de Molière l'élevèrent pour être tapissier, et temps-là)! Cette réponse frappa le jeune homme; et sans ils le firent recevoir en survivance de la charge du père, dans pourtant qu'il eut d'inclination déterminée, elle lui fit naitre un age peu avancé; ils n'épargnèrent aucun soin pour le du dégoût pour la profession de tapissier, s'imaginant que, mettre en état de la bien exercer, ces bonnes gens n'ayant puisque son grand-père souhaitait qu'il pût être comédien, pas de sentiments qui dussent les engager à destiner leur il pouvait aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de enfant à des occupations plus élevées : de sorte qu'il resta dans

son père. la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; et ils se contentè. Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il rent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins ne restait dans la boutique qu'avec chagrin. De manière que, de sa profession.

revenant un jour de la comédie, son père lui demanda pourMolière avait un grand-père qui l'aimait éperdument; et quoi il était si mélancolique depuis quelque temps. Le petit comme ce bon homme avait de la passion pour la comédie, Poquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avait de déclarer il y menait souvent le petit Poquelin, à l'hôtel de Bourgo- ses sentiments à son père; il lui avoua franchement qu'il ne gne ». Le père, qui appréhendait que ce plaisir ne dissipat

tation de leurs pièces, et qu'il leur ordonnait de s'associer ces * Les notes sur cette vie de Molière sont de M. Aimé-Marlin;

trois acteurs comiques. Cet ordre fut exécuté; et c'est à l'hôtel celles ajoutées au texte sout de divers commentateurs, désignés

de Bourgogne, au bout de deux ou trois ans, en 1634, que se ainsi qu'il suit :

termina leur histoire par la plus touchante catastrophe : « GrosBRET (B.).

« Guillaume, disent les frères Parfait, ayant eu la hardiesse LA HARPE (L.).

« de contrefaire un magistrat à qui une certaine grimace était PETITOT (P.).

« familière, il le contrefit trop bien, car il fut décrété, AUGER (A.).

« ses deux compagnons. Ceux-ci prirent la suite : mais GrosDESPRÉS (D.).

« Guillaume fut arrété, et mis dans un cachot. Le saisissement Nicot (Nic.).

« qu'il en eut lui causa la mort, et la douleur que GauthierLE DUCHAT (LE Ducu.)

« Garguille et Turlupin en ressentirent, les emporta aussi dans MÉNAGE (MÉN.).

a la mème semaine. Ces trois acteurs avaient toujours joué sans Celles non signées sont de M. AIMÉ-MARTIN.

« femmes. Ils n'en voulaient pas, disaient-ils, parce qu'elles les

« désuniraient. » On ne peut s'empêcher de plaindre et d'ad* Les recherches précieuses de M. Beffara nous ont appris mirer ces pauvres gens; et l'on dirait volontiers de leur amitié que Molière est né, non sous les piliers des Halles, mais dans ce que Molière a dit de la vertu : Où diable va-t-elle se nicher! la rue Saint-Honoré, près de la rue de l'Arbre-Sec; non en 1620, Ces acteurs ne furent remplacés que plusieurs années après mais le 15 janvier 1622; et que sa mère s'appelait, non Boudet, par le fameux Scaramouche, qui devint le maitre de Molière, mais Marie Cressé, fille d'un marchand tapissier des Halles. et que Mazarin fit venir d'Italie. Ainsi deux cardinaux proté(DESP.) (Voyez la Dissertation sur Molière, par M. Beffara.) gèrent notre théâtre naissant.

M. Delort, auteur d'un ouvrage fort curieux sur Paris, a dé- Molière avait environ douze ans à l'époque de cette catastrocouvert que cinq des parents de Molière avaient été juges et phe. Elle dut le frapper, car il est à remarquer que dans aucune consuls de la ville de Paris (depuis 1647 jusqu'en 1685), fonctions de ses pièces il n'a introduit de rôle de magistrat. considérables qui donnaient quelquefois la noblesse. (Voyez le * Pierre le Meslier, dit Bellerose, était un des plus excellents Voyage aux environs de Paris, page 109.)

acteurs qui eussent paru dans le genre tragique sous le règne * Nous avons essayé de découvrir le nom des comédiens qui de Louis XII. L'auteur d'une lettre sur la vie et les ouvrages durent frapper les premiers regards de Molière. Parmi eux se de Molière et les comédiens de son temps dit, en parlant de Belletrouvaient trois farceurs célèbres : Gauthier-Garguille, Tur- rose, a que l'on croit que c'est lui qui a joué d'original le role lupin et Gros-Guillaume. Une tendre amitié et le goût de la co- « de Cinna. Il était, ajoute-t-on, en grande réputation sous le médie les ayant réunis, ils élevérent leurs tréteaux à l'Estra- « cardinal de Richelieu. Il annonçait de bonne gråce, parlail pade, et ils obtinrent une si grande vogue que le bruit en parvint « facilement, et ses petits discours faisaient toujours plaisir à jusqu'à Richelieu. Ce ministre voulut les voir; et charmé de a entendre. (Il était orateur de la troupe. Il a joué le rôle du leurs bouffonneries, il fit venir les comédiens de l'hôtel de Bour- « Menteur d'original.) Le cardinal de Richelicu lui avait fait gogne, et leur dit qu'on sortait toujours triste de la représen- « présent d'un habit magnifique pour jouer ce rôle, » ( Mercur.

MOLIÈRE.

pouvait s'accommoder de sa profession; mais qu'il lui ferait , auparavant dans les siens. Il in'est permis, disait Molière un plaisir sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui de reprendre mon bien où je le trouve'. était présent à cet éclaircissement, appuya par de bonnes Quand Molière eut achevé ses études, il fut obligé, à cause raisons l'inclination de son petit-fils; le père s'y rendit, et du grand âge de son père, d'exercer sa charge pendant quelse détermina à l'envoyer au collége des jésuites'.

que temps, et même il fit le voyage de Narbonne à la suite Le jeune Poquelin était né avec de si heureuses disposi- de Louis XIII 3. La cour ne lui fit pas perdre le goût qu'il tions pour les études, qu'en cinq années de temps il fit non. avait pris dès sa jeunesse pour la comédie; ses études n'a. seulement ses humanités, mais encore sa philosophie.. vaient même servi qu'à l'y entretenir 4. C'était assez la cou

Ce fut au collége qu'il fit connaissance avec deux hommes lume dans ce temps-là de représenter des pièces entre amis. illustres de notre temps, M. Chapelle ? et M. Bernier3. Quelques bourgeois de Paris formèrent une lroupe dont Mo

Chapelle était fils de M. Luillier, sans pouvoir être son lière était; ils jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais héritier de droit; mais celui-ci aurait pu lui laisser les grands ces bourgeois ayant suffisamment rempli leur plaisir, et biens qu'il possédait, si, par la suite, il ne l'avait reconnu s'imaginant être de bons acteurs, s'avisèrent de tirer du profit incapable de les gouverner. Il se contenta de lui laisser seule de leurs représentations. Ils pensèrent bien sérieusement ment huit mille livres de rente entre les mains de personnes aux moyens d'exécuter leur dessein; et après avoir pris toutes qui les lui payaient régulièrement.

leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la M. Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation Croix-Blanche, au faubourg Saint-Germain. Ce fut alors à Chapelle, jusqu'à lui choisir pour précepteur le célèbre que Molière prit le nom qu'il a toujours porté depuis. Mais M. de Gassendi, qui ayant remarqué dans Molière toute la lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avait engagé à prendre celui. docilité et toute la pénétration nécessaires pour prendre les là platot qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, connaissances de la philosophie, se fit un plaisir de la lui en- | même à ses meilleurs amis 6. seigner en même temps qu'à MM. Chapelle et Bernier 4.

Cyrano de Bergerac 5, que son père avait envoyé à Paris, tier de Castres, était capable de devenir grand physicien, hasur sa propre conduite, pour achever ses études, qu'il avait bile critique, et profond moraliste, si la mort ne l'eut enleve assez mal commencées en Gascogne, se glissa dans la société presque aussitôt qu'il se fut consacré aux lettres. des disciples de Gassendi, ayant remarqué l'avantage con.

"Le Pédant joué de Cyrano a fourni à Molière deux scenes sidérable qu'il en tirerait. Il y fut admis cependant avec ré

des Fourberies de Scapin. Cyrano composa cette pièce étant

encore au collége, pour se venger d'un de ses professeurs. pagnance : l'esprit turbulent de Cyrano ne convenait point

Non pas à cause du grand dge de son père, puisque ceà des jeunes gens qui avaient déjà toute la justesse d'esprit lui-ci n'avait que quarante-six ans; Molière en avait dix-neuf. que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. (BEFFARA.) Mais le moyen de se débarrasser d'un jeune homme aussi 3 Ce voyage fut marqué par des événements mémorables : insinuant, aussi vif, aussi gascon que Cyrano? Il fut donc

Louis XIII reprit Perpignan sur les Espagnols. Moliére put voir reçu aux études et aux conversations que Gassendi condui.

Richelieu, sur son lit de mort, déjouant la conspiration de

Cing-Mars et de de Thou, ressaisissant d'une main ferme le sait, avec les personnes que je viens de nommer. Et comme

pouvoir qu'on tentait de lui arracher, et au moment de desce même Cyrano était très -avide de savoir, et qu'il avait cendre le Rhône, faisant attacher à la queue de sa barque celle nne mémoire fort heureuse, il profitait de tout; et il se fit qui renfermait les deux victimes qu'il conduisait à l'échafaud. un fonds de bonnes choses, dont il tira avantage dans la suite. Toujours auprès du roi, Molière sut témoin de l'imprudence du Molière aussi ne s'est pas fait un scrupule de placer dans favori, du despotisme du ministre, et de la faiblesse du maitre. ses ouvrages plusieurs pensées que Cyrano avait employées

Ce furent là ses premières études du cæur humain.

411 y a ici une lacune de plusieurs années sur lesquelles les

Mémoires jettent peu de lumière. On peut présumer cependant, de France, mai 1740.) Ses talents supérieurs n'empêchèrent pas d'après l'aveu de Grimarest, à la fin de la Vie, et surtout d'apris de remarquer ses défauts. Scarron lans son Roman comique, la comédie satirique d'Elomire, qu'en 1642 le père de Molière fait dire à la Rancune que ce comédien était trop affecté; et on se décida à envoyer son fils à Orléans pour y faire son droit, lit dans les Mémoires du cardinal de Retz, que madame de et que le jeune Poquelin ne revint à Paris qu'au mois d'août 1645, Montbazoo ne pouvait se résoudre à aimer M. de la Rochefou époque à laquelle il fut reçu avocat. Il suivit alors le barreau; chauld, parce qu'il ressemblait à Bellerose, qui avait l'air trop ou plutot, entralné par son gout pour le théâtre, il devint un fade. Cet acteur mourut en 1670 (Frères Parfait, tome V). des plus assidus spectateurs de l'Orvietan et de Bary, succes

* C'est-à-dire au collége de Clermont, depuis Louis-le-Grand, seurs de Mondor et de Tabarin, dont les tréteaux s'élevaient sur dirigé par les jésuites. Molière avait alors quatorze ans (en 1636); le Pont-Neuf, et qui partageaient l'admiration avec le fameux il resta au collége jusqu'à la fin de 1041. Le prince de Conti, Scaramouche. Quelques Mémoires assurent même que Molière frère du grand Condé, ágé de sept ans, fut un de ses condis prenait dès lors des leçons particulières de ce dernier. (Ména. ciples. (Vie de Molière, par la Grange, préface de l'édition de giana, page 9; et Vie de Scaramouche, par Mezzetin.) Talle1682.)

mant, dans des Mémoires manuscrits cités par M. Walckenaer 2 Chapelle, célèbre par sa gaieté, sa vie insouciante, et par ( Histoire de la Fontaine, pag. 73), dit que Molière avait d'abord le Voyage qu'il composa avec Bachaumont.

étudié la théologie, et que ses parents le destinaient à l'état ec3 Les Voyages de Bernier sont encore ce que nous avons de clésiastique. Cette anecdote est invraisemblable, puisque Momieux sur le Mogol, l'Indoustan et le royaume de Cachemire, lière était appelé à succéder à la charge de valet de chambre pays qu'il parcourut avec l'empereur Aureng-Zeb, auprès du exercée par son père. L'assertion vague de Tallemant ne mérite quel il resta douze ans.

donc aucune confiance. á Grimarest oublie le célèbre Hesnault, qui fut aussi condis 5 Cette troupe, connue sous le nom d'illustre théatre, était ciple de Molière sous Gassendi. Ces premières études de philo dirigée par les Béjart ( 1645 ). Elle débuta sur les fossés de la sophie inspirerent sans doute à Hesnault et à Molière l'idée de porte de Nesle, aujourd'hui la rue Mazarine. N'ayant obtenu autraduire Lucrèce. La traduction de Molière est perdue : on ne cun succès, elle traversa la Seine, et ouvrit un théâtre au port connait de celle d'Hesnault que l'invocation à Vénus.

Saint-Paul. De là elle revint au faubourg Saint-Germain, et c'est 5 Cyrano de Bergerac, né en 1620. Son caractère était bouil-"| alors seulement qu'elle s'établit au jeu de paume de la Crolx. lant; sa bravoure le rendit célèbre : il n'y avait pas de jour qu'il Blanche. ne se ballit en duel, et l'auteur de sa vie a remarqué que ce fut 6 Ce silence n'a rien de fort merveilleux : peut-etre que le soupresque toujours en qualité de second. Cet auteur, dit Sabat- venir de la Polyxène, roman qui avait alors quelque réputa

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