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de la

Littérature

française

PAR

Gustave Lanson

Maitre de conférences à la Faculté des lettres de l'Université de Paris

Docteur ès lettres

SIXIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C'e

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1901

Droits de traductia et de reproduction reserves

HILLS

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Je ne me dissimule pas les imperfections de l'ouvrage qui s'offre au public aujourd'hui : et s'il reçoit un bon accueil, je m'efforcerai de les corriger. Toute rectification, toute critique me seront des secours ou des guides précieux.

Une Histoire de la Littérature française devrait être le couronnement et le résultat d'une vie tout entière. Mais encore une vie suffirait-elle? Et si l'on attendait d'avoir fini d'étudier pour écrire cette histoire, l'écrirait-on jamais? Il faut se résoudre à faire de son mieux, selon ses forces, sans illusion.

J'offre ce livre « à qui lit », comme disaient les honnêtes préfaces du vieux temps, à quiconque lit nos écrivains français. J'espère qu'il sera utile aux jeunes gens qui font de cette lecture une étude, aux élèves des deux sexes de nos lycées, aux étudiants de nos Facultés : d'autant plus utile qu'il n'est point fait exclusivement pour leur usage, à la mesure d'un examen, livre pour la mémoire, et livre d'entrainement. Je crois ne pouvoir leur rendre un plus grand service, que de leur présenter une Histoire de la littérature française qui s'adresse à tous les esprits cultivés ou désireux de se cultiver, et qui élargisse leur étude en la désintéressant. Ils n'en_seront que mieux préparés, et

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plus au-dessus de tout examen, s'ils ont pu, en se préparant, oublier qu'ils étaient candidats, et pratiquer la littérature pour elle-même.

Il appartient à d'autres de juger ce que j'ai pu faire : je rends compte de ce que j'ai voulu faire, de l'idée qui m'a guidé dans mon travail.

On a faussé en ces derniers temps l'enseignement et l'étude de la littérature. On l'a prise pour matière de programme, qu'il faut avoir parcourue, effleurée, dévorée, tant bien que mal, le plus vite possible, pour n'être pas « collé » : quitte ensuite, comme pour tout le reste, à n'y songer de la vie. Ainsi, voulant tout enseigner et tout apprendre, absolument tout, n'admettant aucune ignorance partielle, on aboutit à un savoir littéral sans vertu littéraire. La littérature se réduit à une sèche collection de faits et de formules, propres à dégouter les jeunes esprits des cuvres qu'elles expriment.

Cette erreur pédagogique dépend d'une autre, plus profonde et plus générale. Par une funeste superstition, dont la science elle-même et les savants ne sont pas responsables, on a voulu imposer la forme scientifique à la littérature : on est venu à n'y estimer que le savoir positif. Il me fàche d'avoir à nommer ici Renan comme un des maîtres de l'erreur que je constate : il a écrit dans l'Avenir de la science cette phrase où j'aimerais à ne voir qu'un enthousiasme irréfléchi de jeune homme, tout fraichement initié aux recherches scientifiques : « L'étude de l'Histoire littéraire est destinée à remplacer en grande partie la lecture directe des cuvres de l'esprit humain ». Cette phrase est la négation même de la littérature. Elle ne la laisse subsister que comme une branche de l'histoire, histoire des mœurs, ou histoire des idées.

Mais pourtant, même alors, c'est aux @uvres mêmes, directement et immédiatement, qu'il faudrait se reporter, plutôt qu'aux résumés et aux manuels. On ne comprendrait pas que l'histoire de l'art dispensåt de regarder les tableaux et

les statues. Pour la littérature comme pour l'art, on ne peut éliminer l'euvre, dépositaire et révélatrice de l'individualité. Si la lecture des textes originaux n'est pas l'illustration perpétuelle et le but dernier de l'histoire littéraire, celle-ci ne procure plus qu'une connaissance stérile et sans valeur. Sous prétexte de progrès, l'on nous ramène aux pires insuffisances de la science du moyen âge, quand on ne connaissait plus que les sommes et les manuels. Aller au texte, rejeter la glose et le commentaire, voilà, ne l'oublions pas, par où la Renaissance fut excellente el efficace.

L'étude de la littérature ne saurait se passer aujourd'hui d'érudition : un certain nombre de connaissances exactes, positives, sont nécessaires pour asseoir et guider nos jugements. D'autre part, rien n'est plus légitime que toutes les tentatives qui ont pour objet, par l'application des méthodes scientifiques, de lier nos idées, nos impressions particulières, et de représenter synthétiquement la marche, les accroissements, les transformations de la littérature. Mais il ne faut pas perdre de vue deux choses : l'histoire littéraire a pour objet la description des individualités 1; elle a pour base des intuitions individuelles. Il s'agit d'atteindre non pas une espèce, mais Corneille, mais Hugo : et on les alteint, non pas par des expériences ou des procédés que

1. Je ne veux point dire par là, comme quelques lecteurs l'ont cru, qu'il faut revenir à la méthode de Sainte-Beuve et constituer une galerie de portraits mais que, tous les moyens de déterminer l'æuvre élant épuisés, une fois qu'on a rendu à r. la race, au milieu, au moment, ce qui leur appartient, une fois qu'on a considéré la continuité de l'évolution du genre, il reste souvent quelque chose que nulle de ces explications n'atteint, que nulle de ces causes ne détermine : et c'est précisément dans ce résida indéterminé, inexpliqué, qu'est l'originalité supérieure de l'ruvre ; c'est ce résidu qui est l'apport personnel de Corneille et de Hugo, et qui constitue leur individualité littéraire. Et voilà pourquoi il faut commencer par appliquer rigoureusement toutes les méthodes de détermination ; les grandes reuvres sont celles que la doctrine de Taine ne dissout pas tout entières; la méthode délicate de M. Brunetière y fait apparaître une plus ou moins forte perturbation de l'évolution du genre; il y a eu addition d'éléments imprévus ou réorganisation des éléments connus, élévation soudaine d'intensité ou création spontanée de beauté, et dans tous ces phénomènes s'est révélée l'originalité individuelle, que l'on atteint alors par leur exacle description. Pour le développement de ces idées, je ne puis que renvoyer à l'Avant-Propos du recueil d'études morales et littéraires que j'ai récemment publié sous le titre Hommes et Livres (Lecène et Oudin, in-18).

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