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à leur source, ces traits si familiers à l'immortel Bossuet; c'est la même hardiesse d'éloquence, la même couleur antique, et partout cette mélancolie religieuse que soupire la muse sacrée. Voyez cependant s'il y a dans tout Bossuet quelque chose d'aussi sublime, et qui soit comparable à ceci (1). Le dernier acte

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(1) Bossuet a dit avec le même accent mélancolique : « Le temps viendra où cet homme qui vous « sembloit si grand ne sera plus, où il sera comme « l'enfant qui est encore à naître, où il ne sera rien. « Si long-temps qu'on soit au monde, y seroit-on

mille ans, il en faut venir là. .. Je ne suis
« venu que pour faire nombre, encore n'avoit-on
que

faire de moi, et la comédie ne se seroit pas
« moins bien jouée, quand je serois demeuré der-
« riere le théâtre. »
· Bossuet, dans ce morceau intitulé Fragment sur
la brieveté de la vie et le néant de l'homme,
comme dans beaucoup d'autres, n'a fait qu'étendre
la pensée de Pascal, avec tout le talent dont il étoit
à la vérité capable. Il dit un peu plus loin : « Je

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est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. J'ai bien moins admiré le célebre chapitre de Montesquieu, brillante idée du despotisme , depuis que je l'ai comparé à cette pen- / sée de Páscal, si simple et si philosophique, sur un sujet à peu près semblable. Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfants ; c'est ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre. Montesquieu a dit après : Quand les sauvages

de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied,

« manquerai au temps, non pas le temps à moi » Pascal avoit dit : « Les choses extrêmes nous échapu pent, ou nous à elles. »

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et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. J'ai retrouvé encore dans les Lettres persannes une heureuse imitation des Provinciales, quoique inférieure à la vérité ; mais nulle part, soit parmi les philosophes, soit parmi les écrivains religieux, je n'ai vu la grandeur de Dieu, la grandeur et la misere de l'homme, aussi fortement exprimées que dans Pascal (1). Je ne suis point étonné du peu

d'estime qu'il a pour Montaigne. Les mêmes

(1) Personne, sans doute, ne pense qu'il y ait rien de comparable dans notre langue, ni dans aucune autre, à ce magnifique morceau de la Connoissance générale de l'homme, qui commence ainsi: La premiere chose qui s'offre à l'homme,

ruand il se regarde, c'est son corps, c'est-à-dire une certaine portion de matiere qui lui est propre , etc. On sait, au reste, tout ce que Pope a emprunté de ce grand homme.

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principes qui l'armerent contre la doctrine des Jésuites, devoient nécessairement lui inspirer du dégoût pour ce philosophe. Jamais hommes ne contrasterent si bien ensemble ! Celui-ci a .considéré l'homme par l'esprit; celui-là l'avoit vu tout entier dans le corps ; l'un montre à l'homme son néant, pour l'éc lever jusqu'à Dieu ; l'autre rabaisse sa raison pour le mettre au rang de la bête, où il le laisse ensuite. Quelle idée Pascal pouvoit-il donc avoir d'un chrétien qui sommeille encore parmi les rêveries de ce Pyrrhon, le plus extravagant des philosophes (1); d'un chrétien qui re

(1) Ses disciples ne pouvoient l'abandonner un seul instant, de peur que, dans le doute où il étoit des apparences mêmes, il ne se fît écraser sous les roues des chariots, ou ne tombåt dans quelque pré

cherche la vertu pour sa commodité et les vices pour son plaisir; dont la philosophie, au moins neuve en ce point, qu'elle veut que l'homme ne soit étranger à aucune sorte d'infamie, eût fait rougir Diogene lui-même ?

Il est de certaines gens, qui, moins frappés de la force et de la justesse d'une pensée que de sa nouveauté, accusent Pascal d'avoir parlé avec irrévérence de la poésie , de s'être en quelque sorte moqué de ce qu'il ne connoissoit point, Hé quoi! il étoit donc une science, un art que n'aura pas su apprécier cet homme si habile à juger de tout ! Il seroit assez étrange, en effet, que celui-là

cipice. Et voilà l'oracle de Montaigne, et de tant d'autres qui ne connoissent le pyrrhonisme que

par lui!

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