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I

VIE DE PASCAL

Etat des esprits à l'époque où parut Pascal. Vie de

Pascal par Mme Périer. – Education paternelle. Signes précoces et extraordinaires de génie scientifique. Sentiments chrétiens et zèle religieux. Affaiblissement de la santé de Pascal. Il va dans le monde et y prend plaisir.

Il y renonce bientôt. Son nouveau genre de vie. Rigueur excessive de ses maximes. Evénement du pont de Neuilly. Redoublement d'austérité. - Récit des derniers moments de Pascal.

Un des caractères les plus remarquables du mouvement scientifique moderne consiste dans sa généralité. Les principales nations de l'Europe devaient y prendre part successivement; Copernic le commence en Pologne; Tycho-Brahé le continue en Danemark et Képler en Allemagne; enfin, avec Galilée et ses disciples, il offre en Italie le plus magnifique développement. On peut même ajouter que c'est dans cette dernière con

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trée qu'il a pris naissance, car les écoles italiennes étaient déjà florissantes lorsque les nations voisines sortaient à peine de l'enfance intellectuelle; et il n'est pas sans intérêt de rappeler que Copernic lui-même, le fondateur de l'astronomie moderne, avant de se fixer sur les bords de la Vistule, avait fréquenté dans sa jeunesse les écoles de Bologne et de Rome et y avait puisé les connaissances qui permirent à son génie de prendre l'essor.

La France et l'Angleterre ne paraîtront que plus tard dans la carrière, mais leur contingent de découvertes, pour être tardif, n'en sera que plus éclatant et plus complet. Il ne faut pas oublier d'ailleurs les violentes commotions politiques et religieuses dont ces deux pays furent victimes. La France, en particulier, venait de subir ces guerres terribles que la réforme avait suscitées; au milieu du tumulte effroyable où l'Etat'était plongé, il n'y avait point de place pour les travaux de l'esprit, mais lorsque Henri IV et Richelieu, l'un par ses triomphes, l'autre par sa politique impitoyable mais forte, eurent replacé sur ses bases la société ébranlée, on vit reparaitre, avec le génie de la paix et de l'ordre, celui de l'intelligence et de la science. Cette époque, en effet, a été illustrée par une foule de savants,

de philosophes, de littérateurs, parmi lesquels Pascal occupe un des premiers rangs.

Depuis deux cents ans, Pascal, sa vie et ses travaux ont été l'objet d'une foule d'études approfondies; de nos jours surtout, depuis que des recherches récentes ont permis de rétablir l'intégrité et le véritable caractère de ses cuvres, un grand nombre de commentateurs et de critiques h abiles ont repris et complété le travail de leurs devanciers. Mon intention n'est pas de recommencer une tâche si bien remplie par des hommes éminents, mais il ne faudrait pas croire que tout soit dit sur Pascal. On s'est attaché surtout à analyser le livre des Pensées, à discuter le livre non moins célèbre des Provinciales, mais on l'a fait trop souvent à un point de vue particulier; le philosophe a éclipsé le savant, et le janséniste de Port-Royal a fait oublier le chrétien. Et, même parmi les études, les mieux faites, combien n'y a-t-il pas encore de points obscurs, d'opinions incertaines ? Il y a vingt ans à peine, le véritable texte des Pensées était encore inconnu, et, lorsque le manuscrit original fut remis au jour, on vit que le caractère du livre avait été complètement faussé et que presque tout était à refaire. Enfin on sait avec quel esprit de passion Pascal a été jugé; objet d'admiration et d'enthousiasme pour les uns, de colère et de haine pour les autres, on l'a vu en même temps revendiqué ou repoussé par les partis les plus extrêmes. Aujourd'hui même, malgré l'apaisement des luttes auxquelles il fut mêlé, il reste encore l'objet des appréciations les plus diverses et les plus contradictoires.

En venant à mon tour présenter quelques réflexions sur la vie et les travaux de Pascal, je voudrais surtout essayer d'en dégager le caractère dominant. Pascal a été à la fois géomètre, philosophe et écrivain; avec les qualités les plus brillantes de l'esprit et du génie, il avait reçu les dons les plus précieux de l'âme et du cæur; ainsi, à côté d'une logique inflexible, on rencontre en lui une sensibilité extrême, un goût exquis, une passion vive et brûlante; sa foi est ardente et convaincue, et, malgré la fausse direction dans laquelle il s'était engagé, sa piété se montre habituellement aussi pratique qu'elle était profonde. Il ne faudrait pas croire, du reste, que la vie de Pascal soit divisée; qu'il soit géomètre à une heure, chrétien, philosophe ou polémiste à une autre, tout se tient dans ses peuvres comme dans son existence. Au milieu de recherches purement scientifiques, ou de controverses arides, on est étonné de sentir tout à coup l'inspiration vivifiante de la foi ou le souffle pénétrant d'une

grande passion; ailleurs, au contraire, les sentiments les plus délicats de l'âme et du ceur sont analysés avec une finesse et une précision vraiment mathématique.

Combien il est à regretter qu'un homme d'un génie si sublime soit tombé dans l'excès et n'ait point su pratiquer cette sobriété dans la sagesse qui est, en quelque sorte, la perfection de la vertu! Mais il n'était pas dans sa nature de s'arrêter aux demi-mesures; à ses yeux, la vie avec ses devoirs, ses vicissitudes et ses combats, devait être traitée aussi rigoureusement qu'une proposition de géométrie ou une formule d'algèbre; les principes une fois posés, il marchait devant lui sans s'arrêter, sans regarder en arrière et sans tenir aucun compte des exigences ni des faiblesses humaines. Dans les temps antiques, il eût été stoïcien avec Zénon et Epictète; né dans un pays chrétien, il fut janseniste et sectaire, et cependant, quels que soient ses égarements, on l'admire encore tout en le condamnant et en refusant de le suivre; toujours grand, lors même qu'il se trompe, il se fait respecter jusqu'au milieu de ses erreurs.

La vie de Pascal a été racontée par Mme Périer, sa seur. Cette biographie, cuvre d'un témoin

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