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clusion? Quel est le lien qui l'unit au principe (1)? Descartes tranche la question avant de l'avoir posée. » Descartes n'avait point là de question à poser. Le moi acluel de la conscience, c'est-à-dire chaque opération de la pensée, emporte le moi ab- . solu, ou l'âme, substance pensante. Je ne saurais me dire moi dans tel ou tel acte mental, qu'autant que je puis me dire moi indépendamment de tout acte, par l'idée générale de l'être. Elle passe dans les moi successifs, auxquels elle donne naissance, et les enchaîne au moi permanent. Abolissez donc celte idée, ou seulement écartez-la, plus de lien entre le moi actuel et le moi absolu, entre les opérations de l'âme et l'âme considérée comme substance, ou ayant une existence immanente.

Locke s'abuse de la même manière sur l'existence de Dieu, sur celle des corps, et en général sur tout ce qu'il suppose qu'on peut connaître, et par son principe, il est entraîné au doute universel. Hume en est la preuve, plus encore peut-être Kant, qui veut combattre Hume avec les idées générales, et qui, faute de les reconnaître dans leur réalité nécessaire, demeure, comme Locke, impuissant à l'élever au-dessus des phénomènes, et se plonge, comme Hume, dans le scepticisme. Voilà où aboutit la prétention de n'expliquer rien. Elle

- (1) OEuv. de Biran, l. I, p. 313.

nie la science, parce qu'elle annule notre raison; comme la prétention de tout expliquer suppose que notre raison est celle de Dieu, et que pour nous, la science est infinie.

Les idées générales qui constituent la raison humaine, enferment chacune un infini relatif, lequel appelle l'infini absolu, enfermé dans les idées générales qui constituent la raison divine. Pénétrezvous de la réalité des idées générales qui sont en nous, el si vous n'y prenez garde, vous serez attiré dans celles qui sont en Dieu, et dans les abîmes de sa sagesse. Ne sentez point celte réalité, ou ne la sentez que faiblement, atténuez nos idées, réduisezles à des abstractions, et vous serez entraîné loin de l'intelligence effective, dans l'imagination et les sens; vous croirez qu'il est de votre nature de ne pouvoir comprendre ni Dieu, ni l'univers, ni vousmêmes, et que vous devez vous fixer aux apparences, ne vous étant point donné de les percer. Le vrai partage de l'esprit humain est de se tenir ferme à soi-même et à Dieu, d'approfondir les choses en s'arrêlant devant les secrets divins, de s'élever sans être ébloui, enfin de ne se perdre ni en Dieu ni dans les sens.

Descartes se divise entre ces deux tendances, lançant sur l'une Spinosa, Malebranche, Leibnitz, jetant sur l'autre Locke, Régis, Arnauld. Celle-ci, aux époques de décadence philosophique, est ré

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II.

putée le parti des sages, et c'est pour la magnifier que depuis plus d'un siècle on se prosterne aux pieds de Locke et de Bacon. En effet, ne vouloir rien expliquer, s'attacher purement aux faits, semble, à la première vue, le préservatif de l'erreur. Mais examinez, aussitôt vous y apercevrez, de toutes les erreurs la plus fondamentale, puisqu'elle détruit la raison humaine, qui n'est raison que parce qu'elle traverse les simples impressions et va au delà chercher l'invisible vérité. Si prétendre tout expliquer la détruit d'une autre manière, la faisant ce qu'elle n'est pas, illimitée, toutepuissante; si cette prétention a enfanté l'optimisme et tant d'autres écarts, c'est elle aussi qui a toujours été le principe des découvertes, et à qui l'esprit humain doit sa gloire. Mais elle ne réussit qu'au génie, dont elle est l'ordinaire ambition.

CHAPITRE III.

Lois générales. — Méthodes générales.

Copernic avait remis au jour et démontré l'opinion pythagoricienne que les planètes se meuvent autour du soleil (1); Kepler avait trouvé qu'elles décrivent des ellipses, que les aires formées par les rayons vecteurs, sont proportionnelles aux temps qu'ils emploient à les tracer, et les carrés des temps périodiques aux cubes des grands axes; il avait attribué le mouvement des planètes à l'attraction du soleil, le mouvement de la lune à l'attraction de la terre; et Boulliaud avait montré que l'attraction agit en raison inverse du carré des distances :

(1) Il parait que les Égyptiens faisaient tourner Mercure et Vénus au tour du soleil, et le soleil, avec les autres planètes, autour de la terre. Voir les autorités rapportées par Lalande, A stron., t. I, p. 508.

il semble donc que le système astronomique du inonde était entièrement connu et que Newlon ait pu écrire son livre des Principes. Le croire cependant serait une illusion. Il manquait l'idée de décomposer le mouvement des corps célestes et de le considérer comme résultant de deux mouvements, l'un dirigé suivant le rayon vecteur et produit par l'attraction, l'autre suivant la tangente, et ayant pour cause une impulsion; il manquait de plus la théorie mathématique de ce mouvement, qui est celle des forces centrales; il manquait enfin l'idée que les principes de la mécanique exigent que la disposition des astres soit comme l'enseigne Copernic. Or, qui songeait à ces deux idées et à cette théorie?

A l'occasion du troisième mouvement que Copernic suppose à la terre, pour que, dans le mouvement annuel, son axe reste parallèle à lui-même, Bailly remarque « qu'il considérait la translation de la terre autour du soleil, comme si notre planète avait été attachée à un rayon, à une verge de fer, qui eût tourné sur le soleil comme sur son centre. Il est clair qu'elle lui aurait toujours présenté la même face, et elle ne pouvait lui présenter tous ses points dans une année que par un mouvement particulier de rotation. Copernic était conséquent; il lui manquait les connaissances qui n'étaient pas encore acquises. Galilée et Descartes

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