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MAGNIFIQUES.

ACTE PREMIER.

SCÈNE 1'.

SO STRATE, CLITIDAS.

CLITIDAS, à part. il est attaché à ses pensées.

SOSTRATE, se croyant seul. Non, Sostrate, je ne vois rien où tu puisses avoir recours; et tes maux sont d'une nature à ne te laisser nulle espérance d'en sortir.

* Cette pièce fut représentée pour la première fois à Saint-Germain , au mois de février 1670. Louis XIV lui-même en avoit donné le sujet'. Molière servit le roi avec précipitation : il mit dans cet ouvrage un astrologue et un fou de cour. Le monde n'étoit point alors désabusé de l'astrologie judiciaire; on y croyoit d'autant plus qu'on connoissoit moins la véritable astronomie. Il est rapporté dans Vittorio Siri qu'on n'avoit pas manqué, à la naissance de Louis XIV, de faire tenir un astrologue dans un cabinet voisin de celui où la reine accouchoit. C'est dans les cours que cette superstition règne davantage , parceque c'est là qu'on a plus d'inquiétude sur l'avenir. Les fous y étoient aussi à la mode : chaque prince et chaque grand seigneur avoit son fou ; et le, hommes n'ont quitté ce reste de barbarie qu'à mesure qu'ils ont plus connu les plaisirs de la société et ceux que donnent les beauxarts. Le fou qui est représenté dans Molière n'est point un ridicule, tel que le Moron de la Princesse d'Élide, mais un homme adroit qui, ayant la liberté de tout dire , s'en sert avec habileté et avec finesse. La musique est de Lulli. Cette pièce ne fut jonée qu'à la cour, et ne pouvoit guère réussir que par le mérite du divertissement et par celui de l'a-propos. (V.- M. Gaillard, dans son Éloge de Corneille, a remarqué le premier que Molière semble avoir copié dans cette pièce la comédie héroique de don Sanche. En effet, Sostrate est comme don Sanche un héros amonreux, malgré la bassesse apparente de sa fortune , d'une princesse qui rongit

loyez l'Arani-Propus de Volère.

CLITIDAS, à part. Il raisonne tout seul.

SOSTRATE, se croyant seul. Hélas !

CLITIDAS, à part. Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose; et ma conjecture se trouvera véritable.

SOSTRATE, se croyant seul. Sur quelles chimères, dis-moi, pourrois-tu batir quelque espoir ? et que peux-tu envisager, que l'affreuse longueur d'une vie malheureuse, et des ennuis à ne finir que par la mort?

CLITIDAS, à part.
Cette tête-là est plus embarrassée que la mienne.

SOSTRATE, se croyant seul.
Ah! mon cœur! ah! mon coeur! où m'avez-vous jeté ?

CLITIDAS.
Serviteur, seigneur Sostrate.

SOSTRATE. Où vas-tu , Clitidas ?

CLITIDAS. Mais vous, plutot, que faites vous ici? et quelle secrète mélancolie, quelle humeur sombre, s'il vous plait, vous peut retenir dans ces bois, tandis que tout le monde a couru en foule à la magnificence de la fête dont l'amour du prince Iphicrate vient de régaler sur la mer la promenade des princesses; tandis qu'elles

également et de l'amour qu'elle inspire et de celui qu'elle éprouve pour un inconnu. Enfin, comme don Sanche, Sostrate a deux princes pour rivaux, et c'est à lui à nommer celui de ces deux rivaux qu'il croit le plus digne de la princesse. C'est à ces seuls traits que se borne la ressemblance des deux ouvrages. (B.) – ['ne grande princesse dut se reconnoitre dans le caractère d'Ériphile, qui préfère un simple gentilhomme à des rois dont elle est recherchée. On sait que MADEMOISELLE , petite-fille de Henri IV, eut pour Lauzun une passion pareille, mais qui fut bien moins heureuse , puisque, trois mois après la représentation des Amants magnifiques , Louis XIV ordonna à cette princesse de renoncer à son amant, qui fut en. fermé à Pignerol. (P.!

y ont reçu des cadeaux merveilleux de musique et de danse , ct qu'on a vu les rochers et les ondes se parer de divinités pour faire honneur à leurs attraits?

SOSTRATE. Je me figure assez , sans la voir, cette magnificence; et tant de gens, d'ordinaire, s'empressent à porter de la confusion dans ces sortes de fêtes, que j'ai cru à propos de ne pas augmenter le nombre des importuns.

CLITIDAS.

Vous savez que votre présence ne gåte jamais rien, et que vous n'êtes point de trop en quelque lieu que vous soyez. Votre visage est bien venu partout, et il n'a garde d'etre de ces visages disgraciés qui ne sont jamais bien reçus des regards souverains. Vous êtes également bien auprès des deux princesses; et la mère et la fille vous font assez connoître l'estime qu'elles sont de vous, pour n'appréhender pas de fatiguer leurs yeux; et ce n'est pas cette crainte, enfin, qui vous a retenu.

SOSTRATE. J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosité pour ces sortes de choses.

CLITIDAS. Mon Dieu ! quand on n'auroit nulle curiosité pour les choses, on en a toujours pour aller où l'on trouve tout le monde; et, quoi que vous puissiez dire, on ne demeure point tout seul, pendant une fete, à rêver parmi des arbres, comme vous faites, à moins d'avoir en tête quelque chose qui embarrasse.

SOSTRATE. Que voudrois-tu que j'y pusse avoir ?

CLITIDAS, Quais, je ne sais d'où cela vient; mais il sent ici l'amour. Ce n'est pas moi. Ah! par ma foi, c'est vous.

SOSTRATE. Que tu es fou, Clitidas!

CLITIDAS. Je ne suis point fou. Vous etes amoureux; j'ai le nez délicat, et j'ai senti cela d'abord.

SOSTRATE. Sur quoi prends-tu cette pensée?

CLITIDAS. Sur quoi ? Vous seriez bien étonné si je vous disois encore de qui vous éles amoureux.

SOSTRATE Moi?

CLITIDAS. Oui. Je gage que je vais deviner tout-à-l'heure celle que vous aimez. J'ai mes secrets, aussi bien que notre astrologue dont la princesse Aristione est entétée; et, s'il a la science de lire dans les astres la fortune des hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes qu'on aime. Tenez-vous un peu, et ouvrez les yeux. É , par soi, é';r, i, éri; p, h, i, phi, ériphi; 1, e, le : Ériphile. Vous êtes amoureux de la princesse Eriphile.

SOSTRATE.

Ah! Clitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu me frappes d'un coup de foudre?.

CLITIDAS. Vous voyez si je suis savant !

SOSTRATE. Hélas ! si, par quelque aventure, tu as pu découvrir le secret de mon coeur, je te conjure au moins de ne le révéler å qui que ce soit , et surtout de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le nom.

CLITIDAS. Et, sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu connoitre depuis un temps la passion que vous voulez tenir secrète, pensez-vous que la princesse Eriphile puisse avoir

'É, par soi , é. Par soi signifie faisant à lui senl une syllahe. Il paroit que, dans l'épellation ancienne, on se servoit de cette expression. (A.)

Ce dialogue est un peu froid. Sostrate est trop langonreux pour un Grec. Dans la Grèce, un homme qui avoit faii de grandes actions étoit l'égal de tous les princes. Les amours de Sostrate et d'Eriphile rappeloient à la cour les amours de Lauzun et de MADEMOISELLE. (L. B.;

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