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SCÈNE X.

ANGELIQUE ET CLAUDINE, entrant dans la maison au mo

ment que George Dandin en sort, et fermant la porte en dedans; GEORGE DANDIN, une chandelle à la main.

GEORGE DANDIN.

La méchanceté d'une femme iroit-elle bien jusque-là ? ( seul, après avoir regardé partout.) il n'y a personne ! Hé! je m'en étois bien douté; et la pendarde s'est retirée, voyant qu'elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières ni par menaces. Tant mieux! cela rendra ses affaires encore plus mauvaises; et le père et la mère , qui vont venir, en verront mieux son crime. (après avoir été à la porte de sa maison , pour rentrer.) Ah! ah! la porte s'est fermée. Hola! ho! quelqu'un! qu'on m'ouvre promptement!

SCÈNE XI.

ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE

DANDIN.

ANGÉLIQUE. Comment! c'est toi? D'où viens-tu, bon pendard ? Est-il l'heure de revenir chez soi, quand le jour est près de paroitre? et cette manière de vivre est-elle celle que doit suivre un honnête mari'?

CLAUDINE. Cela est-il beau, d'aller ivrogner toute la nuit, et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la maison ?

GEORGE DANDIN. Comment ! vous avez...

L'impudence d'Angélique, ce tutoiement brutal, cette absence de toute puir, voilà le coup de maitre ; et le comble de l'art a été de faire passer tant de

nes révoltantes (et qui devoient l'être pour la moralité de la pièce) à la faveur mne situation extrêmement comique.

ANGÉLIQUE. Va, va, traitre, je suis lasse de tes déportements, et je m'en veux plaindre, sans plus tarder, à mon père et à ma mère.

GEORGE DANDIN.

Quoi! C'est ainsi que vous osez...

SCÈNE XII.

MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, en déshabillé

de nuit; COLIN, portant une lanterne; ANGELIQUE ET CLAUDINE, à la fenélre; GEORGE DANDIN.

ANGÉLIQUE, à monsieur et à madame de Sotenville. Approchez, de grace, et venez me faire raison de l'insolence la plus grande du monde, d'un mari à qui le vin et la jalousie ont troublé de telle sorte la cervelle, qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait; et vous a lui-même envoyé querir pour vous faire témoins de l'extravagance la plus étrange dont on ait jamais ouï parler. Le voilà qui revient, comme vous voyez, après s'être fait attendre toute la nuit; et, si vous voulez l'écouter, il vous dira qu'il a les plus grandes plaintes du monde à vous faire de moi; que, durant qu'il dormoit, je me suis dérobée d'auprès de lui pour m'en aller courir, et cent autres contes de même nature qu'il est allé rêver'.

* Cette scène est encore empruntée à Boccace. « La femme, qui s'étoit cachée « près de la porte, entre aussitôt qu'il est sorti, ferme bien la porte sur elle, et se « met à la fenêtre. Tofan, entendant sa femme qui lui parloit , vit bien qu'il étoit • pris pour dupe, et , tronvant la porte fermée, commença à prier à son tour ; e mais la belle ne parloit plus en suppliante : Ivrogne, fåcheux que tu es, lui dita elle , tu n'entreras point ; je suis lasse de tes débauches. Je veux que tout le « monde sache ta belle vie , et à quelle heure tu reviens au logis. Tófan, au déses« poir de se voir la dupe de sa femme, commence à crier et à lui dire des injures. • Les voisins, entendant ce tintamarre , se mettent aux fenêtres, et demandent la « raison d'un si grand bruit. C'est ce malheureux, répondit la belle en pleurant,

qui revient ivre toutes les nuits. Il y a long-temps que je souffre ses débauches, « et j'ai voulu le laisser dehors une fois, pour lui faire honte, et pour l'obliger à • mieux vivre à l'avenir. Tofan, de son côté, contoit comment la chose s'étoit

GEORGE DANDIN, à part. Voilà une méchante carogne !

CLAUDINE. Oui, il nous a voulu faire accroire qu'il étoit dans la maison, et que nous en étions dehors; et c'est une folie qu'il n'y a pas moyen de lui ôter de la tête.

MONSIEUR DE SOTESTILLE. Comment! Qu'est-ce à dire cela ?

MADAME DE SOTENVILLE. Voilà une furieuse impudence, que de nous envoyer querir!

GEORGE DANDIN. Jamais...

ANGÉLIQUE. Non, mon père, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte: ma patience est poussée à bout; et il vient de me dire cent paroles injurieuses,

MONSIEUR DE SOTENVILLE , à George Dandin. Corbleu! vous êtes un malhonnête homme.

CLAUDINE. C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme traitée de la façon; et cela crie vengeance au ciel,

GEORGE DANDIN. Peut-on...?

MONSIEUR DE SOTENVILLE. Allez, vous devriez mourir de honte.

GEORGE DANDIN. Laissez-moi vous dire deux mots.

• passée, et la menacoit beaucoup. Voyez un peu quelle esfronterie! disoit-elle « aux voisins : tout le monde voit qu'il est dehors, et il a encore l'impudence de e nier ce que je dis! Vous pouvez par-là juger de sa sagesse et de sa bonne foi, • a fait ce dont il m'accuse; c'est lui qui a jeté une grosse pierre dans le puits, « croyant m'épouvanter : plût à Dieu qu'il s'y fût jeté tout de bon , et que le vin « qu'il a bu se fut bien trempé! Les voisins, voyant toutes les apparences contre « Tofan, commencèrent à le blåmer , et à lui dire des injures : le bruit fut si grand a qu'il parvint jusqu'aux parents de la belle ; ils accoururent, se saisirent de Tofan, « et le rossèrent si bien qu'ils pensèrent l'assommer. » (C.)

ANGÉLIQUE. Vous n'avez qu'à l'écouter : il va vous en conter de belles !

GEORGE DANDIN, à part. Je désespère.

CLAUDINE. Il a tant bu, que je ne pense pas qu'on puisse durer contre lui; et l'odeur du vin qu'il souffle est montée jusqu'à nous.

GEORGE DANDIN.
Monsieur mon beau-père, je vous conjure...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Retirez-vous : vous puez le vin à pleine bouche.

GEORGE DANDIN.
Madame, je vous prie...

MADAME DE SOTENVILLE.
Fi! ne m'approchez pas : votre haleine est empestée.

GEORGE DANDIN, à monsieur de Sotenville.
Souffrez que je vous...

MONSIEUR DE SOTENTILLE.
Retirez-vous, vous dis-je, on ne peut vous souffrir.

GEORGE DANDIN, à madame de Sotenville.
Permettez, de grace, que...

MADAME DE SOTENVILLE. Pouah! vous m'engloutissez le coeur. Parlez de loin, si vous voulez.

GEORGE DANDIN. Hé bien! oui, je parle de loin. Je vous jure que je n'ai bougé de chez moi, et que c'est elle qui est sortie.

ANGÉLIQUE.
Ne voilà pas ce que je vous ai dit?

CLAUDINE.

Vous voyez quelle apparence il y a.

MONSIEUR DE SOTENVILLE , à George Dandin. Allez, vous vous moquez des gens. Descendez, ma Glle, et venez ici.

SCÈNE XIII.

MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE

DANDIN, COLIN.

GEORGE DANDIN.
J'atteste le ciel que j'étois dans la maison, et que...

MONSIEUR DE SOTENVILLE. Taisez-vous : c'est une extravagance qui n'est pas supportable.

GEORGE DANDIN.
Que la foudre m'écrase tout-à-l'heure, si...

MONSIEUR DE SOTENTILLE. Ne nous rompez pas davantage la tête, et songez à demander pardon à votre femme.

GEORGE DANDIN. Moi! demander pardon?

MONSIEUR DE SOTENVILLE. Oui, pardon, et sur-le-champ.

GEORGE DANDIN. Quoi! je...

MONSIEUR DE SOTENVILLE. Corbleu! si vous me répliquez, je vous apprendrai ce que c'est que de vous jouer à nous.

GEORGE DANDIN. Ah! George Dandin!

SCÈNE XIV.

MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE,

GEORGE DANDIN, CLAUDINE, COLIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE. Allons, venez, ma fille, que votre mari vous demande pardon.

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