Page images
PDF
EPUB
[ocr errors]

où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom, qui m'a causé tant de traverses'.

HARPAGON, à Anselme.
C'est là votre fils ?

ANSEL ME.
Oui.

HARPAGON. Je vous prends à partie pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés?

* Deux auteurs, Simon Carpentier , professeur royal à Paris, et Antonius Codrus Urceus, professeur à Boulogne , ont suppléé à ce qui manquoit du cinquième acte de Plaute. Mais ce n'est d'aucun de ces auteurs que Molière a emprunté son dénoûment. Les deux reconnoissances imprévues et subiles que fait Anselme de son fils et de sa fille nuisent à la perfection de cet ouvrage. Il faudroit au moins que, dans la scène vi du premier acte , où Harpagon parle d'Anselme à sa fille , comme d'un homme prudent et sage , dont on vante les grands biens, il ajoutat que cet Anselme cherche par le mariage, à réparer la perte de deux enfants qu'il avoit eus en Italie, sous un autre nom : cela prépareroit un peu au romanesque du dénoûment, et rien ne seroit si facile à ajouter dans une pièce en prose. B.) - On a dit que cette exposition et les reconnoissances qui en sont la suite refroidissoient la pièce : en effet , après une peinture aussi comique et aussi naturelle des défauts d'Harpagon , on n'aime point à débrouiller une aventure de roman. Ces naufrages , ces captivités , ces découvertes de père , de mère, de saur, sont des ressources usées que Molière auroit dû rejeter. Leur effet est d'éteindre la gaieté des spectateurs , et de remplacer un sentiment très vil de curiosité par une curiosité d'autant plus froide qu'elle n'a rien à attendre du nouvel intérêt qu'on lui présente. Molière a peut-être emprunté ce dénoûment de la comédie des Cor. rivaux de Jehan de La Taille, pièce du genre italien , où un père retrouve sa fille à-peu-près comme Anselme retrouve ici la sienne. Au reste, ces reconnoissance forment le dénoûment de la plupart des comédies de cette époque, el sont elles. mêmes une imitation des anciens. Les Corrivaux de Jehan de La Taille, furent imprimés en 1574. C'est, je crois , la première comédie en prose composée dans notre langue, mais elle ne fut pas représentée. Ainsi Larivey, qui fit imprimer ses comédies en 1597 , a pu dire qu'il étoit le premier qui eût mis au théâtre des pièces en prose

2 Harpagon ne se laisse pas aller à l'attendrissement de cette double reconnois. sance. Que lui importe le bonheur de Mariane et d'Anselme ? que lui importent les sentiments d'un père qui retrouve ses enfants ? Il ne voit dans cette aventure qu'un moyen de se faire payer ses dix mille écus : C'est votre fils? s'écrietoil; payez-moi dix mille écus qu'il m'a volés. Et , par ce seul mot, Molière fait assez sentir que, pendant toute cette longue scene , la pensée d'Harpagon ne s'est pas séparée un instant de son trésor.

• Voyez l'epitre dedicatoire de son premier volume, imprimé à Lyon, chez Benoit Rigaud,

(597

ANSELME. Lui! vous avoir volé ?

HARPAGON. Lui-même.

VALERE. Qui vous dit cela?

HARPAGON. Maitre Jacques.

VALÈRE, à maitre Jacques. C'est toi qui le dis ?

MAITRE JACQUES. Vous voyez que je ne dis rien.

HARPAGON. Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.

VALERE.
Pouvez-vous me croire capable d'une action si lache?

HARPAGOX.
Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.

SCÈNE VI.

HARPAGON, ANSELME, ELISE, MARIANE, CLEANTE,

VALERE, FROSINE, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES, LA FLÈCHE.

CLÉANTE. Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire; et je viens ici pour vous dire

que,

si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane , votre argent vous sera rendu.

HARPAGON. Où est-il ?

CLÉANTE. Ne vous en mettez point en peine. Il est en licu dont je ré

poods; et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.

HARPAGON. N'en a-t-on rien Oté ?

CLÉANTE. Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.

MARIANE , à Cléante. Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement; et que le ciel, (montrant Valère) avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père, (montrant Anselme) dont vous avez à m'obtenir.

ANSELME. Le ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos vaux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père : allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est pas nécessaire d'entendre; et consentez, ainsi que moi , à ce double hyménée.

HARPAGON. Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.

CLÉANTE. Vous la verrez saine et entière.

HARPAGON. Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants.

ANSELME. Hé bien ! j'en ai pour eux; que cela ne vous inquiète point.

HARPAGON. Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?

ANSELME.
Oui, je m'y oblige. Êtes-vous satisfait?

HARPAGON. Oui, pourvu que, pour les noces, vous me fassiez faire un babit

ANSELME. D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente.

LE COMMISSAIRE. Hola! messieurs , holà! Tout doucement, s'il vous plait. Qui me paiera mes écritures?

HARPAGON.
Nous n'avons que faire de vos écritures.

LE COMMISSAIRE.
Oui! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.

HARPAGON, montrant maitre Jacques. Pour votre paiement, voilà un homme que je vous donne à pendre.

MAITRE JACQUES. Hélas ! comment faut-il donc faire? On me donne des coups de bâton pour dire vrai; et on me veut pendre pour mentir!

ANSELME.

Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

'Lyconide , celui qui aime la fille d’Euclion, lui fait rendre son cher pot de terre , avec tout l'or qui est dedans: le bon homme , transporte de joie, baise son trésor , le caresse : rien de mieux; mais ce qu'on est loin d'attendre et de prévoir, c'est que dans l'instant même il s'écrie : « A qui rendrai-je graces ? aux dieux qui ( ont pitié des honnêtes gens , ou à mes amis qui en agissent si bien avec moi ? « A tous deux ; » et aussitôt il met le trésor entre les mains de son gendre, et consent que tous les deux s'établissent dans la maison. Un esclave s'adresse aux spectateurs, et dit : « Messieurs, l'avare Euclion a changé tout-à-coup de carac« tère : il est devenu libéral; si vous voulez aussi user de libéralité envers nous, applaudissez. » Non vraiment, je n'applaudirai point ce dénoûment; il contredit trop la nature et l'un des préceptes de l'art qu'elle a le mieux fondé, celui de conserver jusqu'au bout l'unité de caractère. Un avare ne se transforme pas ainsi tout-à-coup, surtout dans un moment où son trésor , qu'il vient de retrouver, doit lui être plus cher que jamais. J'applaudirai le talent qui se montre dans le reste du rôle; mais ce dénoûment', et les autres défauts de la pièce , font voir que Plaute (La Harpe se trompe : le dénoûment n'est pas de Plaute, mais de Codrus Urceus) n'étoit pas très avancé dans l'art dramatique. (L.)

MARFAGON.
Vous paierez donc le commissaire?

ANSELME.
Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

HARPAGON.
Et moi, voir ma chère cassette'.

On a remarqué qu'Harpagon n'étoit puni que du côté de son amour , et que sa cassette retrouvée devoit lui rendre supportable la peine de perdre ce quil aime moins que son cher argent. Mais ne l'est-il pas aussi par le mépris général dont il est couvert, et dont il a eu tant de preuves dans le cours de l'action, et sur. tout par la perte qu'il a faite de l'estime de ses propres enfants ? Le mépris est un châtiment chez une nation sensible à l'honneur. C'est une pilule, a dit Molière, qu'on peut bien avaler , mais qu'on ne peut måcher sans faire la grimace. B. Molière le premier semble avoir connu le secret de peindre les caractères par des incidents propres à faire éclater leurs singularités, et de ménager ces incidents avec une gradation si adroite , que le trait qui suit est toujours plus piquant que celui qui précède. C'est cette gradation, autant que la gaieté du dialogue , qui as. sure ici la supériorité de Molière. Il est resté le maitre dans cette carrière qu'il s'est ouverte, et, sous ce point de vue, le Misanthrope et le Tartusse n'ont rien de supérieur à l'Avare. Il est probable que Molière écrivit cette dernière pièce en prose, parcequ'il sentit que son sujet n'avoit rien de ce qui appelle la poésie. Il auroit pu dire à ses critiques ce que le vieux poëte Larivey , le premier qui ait mis au théâtre des comédies en prose, disoit aux siens : « Je les ai faites « ainsi, parcequ'il m'a semblé que le commun peuple , qui est le principal person« nage de la scène, ne s'étudie tant à agencer ses paroles qu'à publier son affection, « qu'il a plus tôt dite que pensée . » Observation excellente, dont Molière sut par fiter ; car il est très vrai de dire que dans l' Avare tous les traits du dialogue échap pent aux caractères , et que les paroles en sont, comme l'auroit dit Larivey, plus tól dites que pensées. Quant an peu de succès de la pièce, l'auteur en fut dédommagé par le suffrage de Boileau. Ce grand poëte assistoit à toutes les représentations : scul contre le public, il opposoit sa justice inflexible aux cris de la cawale ; on le voyoit, dans les loges et sur les bancs du théâtre, applaudir ce nouveau chefd'æuvre : et Racine, qui fut injuste une fois , lui ayant dit un jour, comme pour Ini adresser un reproche : « Je vous ai vu à la pièce de Molière, et vous riiez tout seul sur le théâtre. « – Je vous estime trop, lui répondit Boileau , pour croire que « vous n'y ayez pas ri, du moins intérieurement. » Le jugement de Boileau a été celui de la postérité,

• Voyez la dedicace des comédies facétieuses, de Larivey, imprimées à Lyon, cber Benoit Rigaud, 1397.

FIN DE L'AVARE.

« PreviousContinue »