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Et qu'en maitre déja vous savez vous y prendre!
Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila ,
Dans sa philosophie appris ces choses-là ?
Et vous, qui lui donnez de si douce manière
Votre main à baiser, la gentille bergère,
L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs
Par qui vous débauchez ainsi les jeunes coeurs ?

MYRTIL.
Ah! quittez de ces mots l'outrageante bassesse,
Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.

LYCARSIS.
Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés...

MYRTIL.

Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez.
A du respect pour vous la naissance m'engage;
Mais je saurai, sur moi, vous punir de l'outrage.
Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes voeux,
Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux ,
Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice,
Au milieu de mon sein vous chercher un supplice;
Et, par mon sang versé, lui marquer promptement
L'éclatant désaveu de votre emportement.

MÉLICERTE.
Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme,
Et que mon dessein soit de séduire son ame.
s'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien,
C'est de son mouvement : je ne l’y force en rien.
Ce n'est pas que mon coeur veuille ici se défendre
De répondre à ses võux d'une ardeur assez tendre;
Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer :
Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer;
Et, pour vous arracher toute injuste créance,
Je vous promets ici d'éviter sa présence,
De faire place au choix où vous vous résoudrez,
Et ne souffrir ses voeux que quand vous le voudrez.

SCÈNE V.

LYCARSIS, MYRTIL.

MYRTIL.
Hé bien! vous triomphez avec cette retraite ,
Et, dans ces mots, votre ame a ce qu'elle souhaite :
Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez ,
Que vous serez trompé dans ce que vous pensez ;
Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance,
Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance.

LYCARSIS.
Comment! à quel orgueil, fripon, vous vois-je aller ?
Est-ce de la façon que l'on me doit parler ?

MYRTIL.
Oui, j'ai tort, il est vrai : mon transport n'est pas sage;
Pour rentrer au devoir, je change de langage;
Et je vous prie ici, mon père, au nom des dieux,
Et par tout ce qui peut vous être précieux,
De ne vous point servir, dans cette conjoncture,
Des fiers droits que sur moi vous donne la nature.
Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux.
Le jour est un présent que j'ai reçu de vous :
Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable,
Si vous me l'allez rendre, hélas ! insupportable ?
Il est , sans Mélicerte, un supplice à mes yeux ;
Sans ses divins appas rien ne m'est précieux;
Ils sont tout mon bonheur et toute mon envie;
Et, si vous me l’ôtez , vous m'arrachez la vie'.

Molière s'est servi de la même idée et presque des mêmes expressions dans la troisième scène du quatrième acte du Tartusse. Marianne dit à son père :

• Mon père, au nom du ciel qui connoit ma douleur,
« Et par tout ce qui peut émouvoir votre cæur,
« Relachez-vous un peu des droits de la naissance,
. El dispensez mes vaux de cette obéissance.
• Ne me réduisez point, par cette dure lot,

LYCARSIS, à part.
Aux douleurs de son ame il me fait prendre part.
Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendard ?
Quel amour ! quels transports! quels discours pour son âge !
J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.

MYRTIL, se jetant aux genoux de Lycarsis.
Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir?
Vous n'avez qu'à parler : je suis prêt d'obéir.

LYCARSIS, à part.
Je n'y puis plus tenir : il m'arrache des larmes,
Et ses tendres propos me font rendre les armes.

MYRTIL.
Que si, dans votre cour, un reste d'amitié
Vous peut de mon destin donner quelque pitié,
Accordez Mélicerte à mon ardente envie,
Et vous ferez bien plus que me donner la vie.

LYCARSIS.
Lève-toi.

MYRTIL.
Serez-vous sensible à mes soupirs ?

LYCARSIS.
Oui.

MYRTIL.
J'obtiendrai de vous l'objet de mes desirs ?

LYCARSIS.
Oui.

MYRTIL.

Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige A me donner sa main ?

Jusqu'à me plaindre au ciel de ce que je vous dot; • Et cette vie, bélas ! que vous m'avez donnée,

« Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. » L'effet de ce discours est différent dans les deux pièces. Orgon résiste; Lycarsis se rend. La raison en est simple. Lycarsis n'a point appris d'un faux dévot à repousser les plus purs sentiments de la nature.

LYCARSIS.
Oui. Lève-toi, te dis-je.

MYRTIL.
O père, le meilleur qui jamais ait été,
Que je baise vos mains après tant de bonté !

LYCARSIS.
Ah! que pour ses enfants un père a de foiblesse !
Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse?
Et ne se sent-on pas certains mouvements doux,
Quand on vient à songer que cela sort de vous ?

MYRTIL.
Me tiendrez-vous au moins la parole avancée ?
Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée?

LYCARSIS.
Non.

MYRTIL.
Me permettez-vous de vous désobéir,
Si de ces sentiments on vous fait revenir ?
Prononcez le mot.

LYCARSIS.

Oui. Ah! nature! nature!
Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture
De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez.

MYRTIL.
Ah! que ne dois-je point à vos rares bontés !

(seul.)
Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte!
Je n'accepterois pas une couronne offerte,
Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter
Ce merveilleux succès qui la doit contenter.

Que tout cela est simple, vrai, naturel! que l'inquiétude de Myrtil et la bonté de son père sont heureusement exprimées! Les précautions du premier, pour assurer un bonheur auquel il ne peut croire, sont pleines de grace et de passion : le caur d'un amant est toujours inquiet; le cæur d'un père est toujours foible : c'est ce double sentiment qui donne tant de vérité à cette scène, scène encore neuve anjourd'hui , quoiqu'elle serve de dénoûment à toutes nos comédies.

SCÈNE VI.

ACANTHE, TYRENE, MYRTIL.

ACANTHE.

Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes
Qui nous ont préparé des matières de larmes;
Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs,
De ce que nous aimons nous enlève les cours.

TYRÈNE.
Peut-on savoir, Myrtil, vers qui, de ces deux belles,
Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles ?
Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux,
Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos væux?

ACANTHE.

Ne faites point languir deux amants davantage,
Et nous dites quel sort votre cour nous partage.

TYRÈNE.
Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants,
En mourir tout d'un coup que trainer si long-temps.

MYRTIL.

Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme;
La belle Mélicerte a captivé mon ame.
Auprès de cet objet mon sort est assez doux,
Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous;
Et si vos voeux enfin n'ont que les miens à craindre,
Vous n'aurez , l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.

ACANTHE.

Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amants...?

TIRÈNE.
Est-il vrai que le ciel, sensible à nos tourments... ?

MYRTIL.
Oui, content de mes fers comme d'une victoire ,
Je me suis excusé de ce choix plein de gloire;

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