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Et ne m'étonne pas si parfois on en cause.

MERCURE.
Laissons dire tous les censeurs :
Tels changements ont leurs douceurs

Qui passent leur intelligence.
Ce dieu sait ce qu'il fait aussi bien là qu'ailleurs ;
Et, dans les mouvements de leurs tendres ardeurs,
Les bêtes ne sont pas si bétes que l'on pense.

LA NUIT. Revenons à l'objet dont il a les faveurs. Si, par son stratagème, il voit sa flamme heureuse, Que peut-il souhaiter, et qu'est-ce que je puis ?

MERCURE. Que vos chevaux par vous au petit pas réduits, Pour satisfaire aux yeux de son ame amoureuse,

D'une nuit si délicieuse

Fassent la plus longue des nuits;
Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace,
Et retardiez la naissance du jour

Qui doit avancer le retour
De celui dont il tient la place.

LA NUIT.
Voilà sans doute un bel emploi
Que le grand Jupiter m'appréte!
Et l'on donne un nom fort honnête
Au service qu'il veut de moi !

MERCURE.
Pour une jeune déesse,
Vous êtes bien du bon temps !
Un tel emploi n'est bassesse

Que chez les petites gens.
Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paroitre,
Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon;

Et, suivant ce qu'on peut etre,
Les choses changent de nom.

LA NUIT.
Sur de pareilles matières
Vous en savez plus que moi ,
Et, pour accepter l'emploi,
J'en veux croire vos lumières.

MERCURE.

Hé! la , la , madame la Nuit,
Un peu doucement, je vous prie;
Vous avez dans le monde un bruit

De n'être pas si renchérie'.
On vous fait confidente, en cent climats divers,

De beaucoup de bonnes affaires;
Et je crois, à parler à sentiments ouverts,
Que nous ne nous en devons guères.

LA NOIT.
Laissons ces contrariétés,
Et demeurons ce que nous sommes.
N'apprêtons point à rire aux hommes,
En nous disant nos vérités.

JERCURE.

Adieu. Je vais là-bas, dans ma commission,
Dépouiller promptement la forme de Mercure,

Pour y vetir la figure
Du valet d'Amphitryon.

LA NUIT.

Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure,

Je vais faire une station.

MERCURE.

Bonjour, la Nuit.

Bruit pour réputation. C'est le rumor ou le fama des Latins. Ce mot, pris dans cette acception , étoit encore en usage du temps de Molière. Richelet cite celle phrase : ses exploits auront un bruit durable. Et Thomas Corneille a dit, dans une de ses pièces, le Charme de la roix :

Non, Pbénisse toujours eut le bruil d'étre belle. Cette locution s'est encore conservée en province dans quelques phrases toutes faites, telle que celle-ci, en usage en Poitou : Il a bruil d'étre sorcier.

LA NUIT

Adieu, Mercure!!
(Mercure descend de son nuage, et la Nuit traverse le théâtre.)

Molière , après avoir vu qu'il ne pouvoit tirer aucun parti du prologue de Plaute, ne recourut point à Lucien , comme l'a dit Bayle. Ce fut dans la scène première du premier acte de l'Amphitryon latin qu'il puisa la fable charmante du sien. Mercure, déja sous la forme de Sosie, s'adresse à la Nuit, et l'invite à continuer de ralentir sa marche pour prolonger les plaisirs de Jupiter ; et il assure la dresse de la reconnoissance du maitre des dieux :

Perge, .Nos, ut occæpisti : gere patri morem meo.

oplome, optumo, oplumam operam das; datam pulchre locas. Il n'en a pas fallu davantage à notre auteur pour composer son dialogue plein de sel et de grace entre la Nuit et Mercure. (B.) – On a souvent répété, d'après le té. moignage de Monchesnay, que Boileau trouvoit le prologue de Plaute meilleur que celui de Molière. La source de cette anecdote est au moins fort suspecte; mais pour la juger sans prévention il suffit de comparer les deux prologues. Dans celui de Plaute, Mercure prie le public de lui préter attention; il se dit ensuite envoyé de Jupiter pour faire taire les applaudisseurs à gage, et il annonce que le maitre des dieux se propose de jouer un rôle dans la piece. La ville que vous voyez , dit-il, est Thèbes, et cette maison est celle d'Amphitryon . qui a épousé Alemène , fille d'Électrion : mais vous connoissez l'humeur de Jupiter; vous savez qu'il n'est pas scrupuleux sur certain chapitre. Alcmene lui plait, et il en fait sa femme pendant l'absence du pauvre Amphitryon. Enfin Plaute termine ce récit édifiant par l'histoire complète des æuvres de Jupiter et d'Alcmene, sans oublier les deux enfants dont cette dernière doit accoucher avant la fin de la pièce. Qu'on line à présent le prologue de Molière, et l'on verra s'il est possible que Boileau ait jamais préféré l'ébauche grossière du pocte latin au dialogue charmant, au badinage plein de grace de Mercure et de la Nuit.

FIN DU PRO LOGUE.

ACTE PREMIER'.

SCÈNE 1.

SOSIE.

Qui va là ? Heu! ma peur à chaque pas s'accroit !

Messieurs, ami de tout le monde.
Ab! quelle audace sans seconde
De marcher à l'heure qu'il est !
Que mon maitre, couvert de gloire,

• Cette comédie fut jouée pour la première fois sur le théâtre du Palais-Royal, le 13 janvier 1668. Euripide et Archippus avoient traité ce sujet tragi-comique chez les Grecs. C'est une des pièces de Plante qui a eu le plus de succès ; on la jouoit encore à Rome cinq cents ans après lui; et ce qui peut paroitre singulier, c'est qu'on la jouoit toujours dans des fètes consacrées à Jupiter. Il n'y a que cenx qui ne savent point combien les hommes agissent peu conséquemment qui puissent être surpris qu'on se moquåt publiquement au théâtre des mémes dieux qu'on adoroit dans les temples. (V.) – On ne voit pas qu'aucun des ennemis de Molière se soit déchainé contre cet ouvrage. Leur silence vint peut-être de ce qu'ils imaginoient que c'étoit une simple traduction de Plaute, et que la gloire en devoit retourner à l'auteur original. Mais si l'on jette les yeux sur l'Amphitryon latin et sur celui de Molière, on verra que toutes les plaisanteries empruntées à Plaute acquièrent ou plus de force ou plus de grace sous la plume de notre auteur. Bayle en a fort bien jugé lorsqu'il a dit : « Molière a pris beaucoup de choses de Plaute, • mais il leur donne un autre tour ; et s'il n'y avoit qu'à comparer ces deux pièces « l'une avec l'autre pour décider la dispute sur la supériorité ou l'infériorité des • anciens , je crois que M. Perrault gagneroit bientôt sa cause. Il y a des finesses et • des tours dans l'Amphitryon de Molière qui surpassent de beaucoup les raille• ries de l'Amphitryon latin. Combien de choses n'a-t-il pas fallu retrancher de la • comédie de Plaute qui n'eussent pas réussi sur le théâtre françois ! combien d'or"nements et de traits d'une nouvelle invention n'a-t-il pas fallu que Molière ait • insérés dans son ouvrage pour le mettre en état d'être applaudi comme il l'a été: • Par la seule comparaison des prologues, on peut connoitre que l'avantage est du • côté de l'auteur moderne. » Un des grands avantages que Molière tira de Plaute, c'est que ce dernier avoit consacré par le plus grand succès, et chez une nation

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