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d'une seule illumination les révélait s'est éteinte; il remarque des qualités, il note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il raisonne. Les mots, tout à l'heure animés et comme gonflés de séve, se flétrissent et se sèchent; ils deviennent abstraits ; ils cessent de susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des restes de passions affaiblies ; ils jettent à peine quelques lueurs défaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et, comme les chiffres, ils se disposent en séries, alliés par leurs analogies, les premiers plus simples conduisant aux seconds plus composés, tous du même ordre, en telle sorte que l'esprit qui entre dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre : l'homme a le monde entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous les points de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est là tout le style classique, c'est tout le style de Dryden.

Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire, en constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le lecteur ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de clarté. Il oppose les idées aux

a

idées, et les phrases aux phrases, pour que le lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la route tracée. Vous devinez quelle peut être la beauté dans une pareille euvre. Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées plus serrées, les oppositions plus marquées, les images plus hardies, ne font qu'ajouter de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le rhythme, s'étudie davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion. Les jugements s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes symétriques qui leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme. Les vérités générales atteignent la forme définitive qui les transmet à l'avenir et les étend sur le genre humain. Tel est le mérite de ces poëmes : ils plaisent par leurs bonnes et leurs belles expressions'. Sur un tissu plein et solide se détachent des fils habilement noués ou éclatants. Ici Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement ; là une métaphore heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective nouvelle?; plus loin deux mots semblables

1.

Strong were our sires, and as they fought they writ,
Conqu’ring with force of arms and dint of wit.
Theirs was the giant race, before the flood.
And thus, when Charles return'd, our empire stood.
Like James, he the stubborn soil manurd,
With rules of husbandry the rankness cur’d,
Tam’l us to manners, when the stage was rude
And boisterous English wit with art indu'd....
But what we gaind in skill we lost in strength,
Our builders were with want of genius curs’d,
The second temple was not like the first.
Held up the buckler of the people's cause

2.

collés l’un contre l'autre ont frappé l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse; ailleurs une comparaison cachée a jeté une teinte de gloire ou de honte sur le personnage qui ne s'y attendait pas'. Ce sont toutes les adresses et les réussites du style calculé, qui rend l'esprit attentif et le laisse persuadé ou convaincu.

IX

A la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden est un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire toute pratique et anglaise le retient dans la basse région des combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie et de la liberté spéculative, qui impriment au style classique des contemporains français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce siècle, en Angleterre, toutes les discussions restent étroites. Excepté terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden, comme les autres, reste confiné

le

Against the crown and skulk' against the laws....
Desire of power, on Earth a vicious weed
Yet sprung from high is of celestial seed !

(Absalon et Achitopel.)
Why then should I, encouraging the bad,
Turn rebel, and run popularly mad?

1.

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dans des raisonnements et des insultes de secte et de faction. Les idées alors sont aussi petites que les haines sont fortes ; nulle doctrine générale n'ouvre au-dessus du tumulte de la bataille des perspectives poétiques : des textes, des traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voilà les armes ; les préjugés et les passions se valent dans les deux partis. C'est pourquoi la matière manque à l'art d'écrire. Dryden n'a point de philosophie personnelle qu'il puisse développer; il ne fait que vérifier des thèmes qui lui sont donnés par autrui. Dans cette stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des pensées étrangères, et l'écrivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère, et mis en anglais moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions alors semblaient d'aussi grandes æuvres que des compositions originales. Quand il aborda l'Énéide, « la nation, dit Johnson, parut se croire « intéressée d'honneur à l'issue. » Addison lui fournit les arguments de chaque livre et un essai sur les Géorgiques ; d'autres lui donnèrent des éditions, des notes ; des grands seigneurs rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité ; les souscripteurs abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa première

a

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gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques étaient aussi loués

que

les inventeurs.

Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit; car le goût est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures que nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas ; elles ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle est l'imperfection des récits remaniés par Dryden d'après Chaucer ou Boccace. Dryden ne sent pas que des contes de fées ou de chevaliers ne conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets naïfs demandent un style naïf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses, les tournois, les apparitions, réclament la négligence étonnée et le gracieux babil du vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les antithèses réfléchies oppriment ici ces aimables fantômes ; les phrases classiques les écrasent dans leurs plis trop serrés : on ne les voit plus ; on se retourne pour les retrouver vers leur premier père; on quitte la lumière trop crue d'un âge savant et viril; on ne les distingue qu'à l'aurore de la pensée crédule, dans la vapeur qui joue autour de leurs formes va

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