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entier. Après celle-là une autre, parfois toute contraire, et ainsi de suite; il n'y a rien d'autre dans l'homme, point de puissance distincte et libre; luimême n'est que la série de ces impulsions précipitées et de ces imaginations fourmillantes; la civilisation les a mutilées, atténuées, elle ne les a pas détruites; secousses, heurts, emportements, parfois de loin en loin une sorte de demi-équilibre passager, voilà sa vraie vie, vie d'insensé, qui par intervalle simule la raison, mais qui véritablement est « de la même substance que ses songes; » et voilà l'homme tel

que Shakspeare l'a conçu. Aucun écrivain, non pas même Molière, n'a percé si avant par-dessous le simulacre de bon sens et de logique dont se revêt la machine humaine pour démêler les puissances brutes qui composent sa substance et son ressort.

Comment y a-t-il réussi et par quel instinct extraordinaire est-il parvenu à deviner les extrêmes conclusions, les plus profondes percées des physiologistes et des psychologues ? Il avait l'imagination complète; tout son génie est dans ce seul mot. Petit mot qui semble vulgaire et vide; regardons-le de près pour savoir ce qu'il contient. Quand nous pensons une chose, nous autres hommes ordinaires, nous n'en pensons qu'une portion; nous en voyons un aspect, quelque caractère isolé, parfois deux ou trois caractères ensemble; pour ce qui est au delà, la vue nous manque; le réseau infini de ses propriétés infinimententre-croisées et multipliées nous échappe; nous sentons vaguement qu'il y a quelque chose qu

s'en re

delà de notre connaissance si courte, et ce vague soupçon est la seule partie de notre idée qui nous représente quelque peu ce grand au-delà. Nous sommes comme des apprentis naturalistes, gens paisibles et bornés qui, voulant se représenter un animal, voient le nom, l'étiquette de son casier apparaître devant leur mémoire avec quelque indistincte image de son poil et de sa physionomie, mais dont l'esprit s'arrête là; si par hasard ils veulent compléter leur connaissance, ils conduisent leur souvenir, au moyen de classifications régulières, à travers les principaux caractères de la bête, et lentement, discursivement, pièce à pièce, ils finissent par mettre la froide anatomie devant les yeux. A cela se réduit leur idée, même perfectionnée; à cela aussi se réduit le plus souvent notre conception, même élaborée. Quelle distance il y a entre cette conception et l'objet, combien elle le représente imparfaitement et mesquinement, à quel degré elle le mutile, combien l'idée successive, désarticulée en petits morceaux régulièrement rangés et inertes, ressemble peu

à la chose simultanée, organisée, vivante, incessamment en action et transformée, c'est ce que nulle parole ne peut dire. Figurez-vous au lieu de cette pauvre idée sèche, étayée par cette misérable logique d'arpenteur, 'une image complète, c'est-àdire une représentation intérieure, si abondante et si pleine qu'elle épuise toutes les propriétés et toutes les attaches de l'objet, tous ses dedans et tous ses dehors; qu'elle les épuise en un instant; qu'elle figure

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l'animal entier, sa couleur, le jeu de la lumière sur son poil, sa forme, le tressaillement de ses membres lendus, l'éclair de ses yeux, et en même temps sa passion présente, son agitation, son élan, puis pardessous tout cela ses instincts, leur structure, leurs causes, leur passé, en telle sorte que les cent mille caractères qui composent son état et sa nature trouvent leurs correspondants dans l'imagination qui les concentre et les réfléchit : voilà la conception de l'artiste, du poëte, de Shakspeare, si supérieure à celle du logicien, du simple savant ou de l'homme du monde, seule capable de pénétrer jusqu'au fond des êtres, de démêler l'homme intérieur sous l'homme extérieur, de sentir par sympathie et d'imiter sans effort le va-et-vient désordonné des imaginations et des impressions humaines, de reproduire la vie avec ses ondoiements in finis, avec ses contradictions apparentes, avec sa logique cachée, bref de créer comme la nature. Ainsi font les autres artistes de cet âge; ils ont le même genre d'esprit et la même idée de la vie; vous ne trouverez dans Shakspeare que les mêmes facultés avec une pousse plus forte, et la même idée avec un relief plus haut.

CHAPITRE IV.

SHAKSPEARE.

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1. Vie et caractère de Shakspeare. - Sa famille. Sa jeunesse.

- Son mariage. - Il devient acteur. – Son Adonis. — Ses sonnets. Ses amours. Son humeur. Sa conversation. Ses tristesses. En quoi consiste le naturel producteur et

sympathique. - Sa prudence. Sa fortune. Sa retraite. II. Son style.

Ses images. Ses excès. Ses disparates. Son abondance. Différence entre la conception créatrice et

la conception analytique. III. Les meurs.

Les familiarités. - Les violences. - Les crudités.

La conversation et les actions. Concordance des meurs et du style. IV. Les personnages.

Comment ils sont tous de la même famille. Les brutes et les imbéciles. Caliban, Ajax, Cloten, Polonius, la nourrice. – Comment l'imagination machinale

peut précéder la raison ou lui survivre. V. Les gens d'esprit. Différence entre l'esprit des raisonneurs

et l'esprit des artistes. - Mercutio, Béatrice, Rosalinde, Bé

nédict, les clowns. Falstaff. VI. Les femmes. Desdémone, Virginia, Juliette, Miranda,

Imogène, Cordelia, Ophélie, Volumnia. Comment Shakspeare représente l'amour. - Pourquoi Shakspeare fonde la

vertu sur l'instinct ou la passion. VII. Les scélérats. Iago, Richard III. Comment les convoi

tises extrêmes et le manque de conscience sont le domaine na

turel de l'imagination passionnée. VIII. Les grands personnages.

Les excis et les maladies de l'imagination. – Lear, Othello, Cleopatre, Coriolan, Macbeth,

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