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visible; c'est le tempérament qui les soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent. Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir. « Que César arpente seul ce monde;

je suis las de mon rôle. Ma torche est finie, et « le monde est devant moi comme un noir désert « à l'approche de la nuit. Je veux me coucher, « ne pas vaguer davantage '. » De pareils vers font penser aux lugubres rêves 'd'Othello, de Macbeth, d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau de ses tirades ronflantes et de ses personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement.

A côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans, selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de pain donné par charité. A travers l'enveloppe pompeuse de la rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de l'autre

1.

Let Cæsar walk
Alone upon it. I am weary of my part.
My torch is out, and the world stands before me
Like a black desert. At the approach of night
I'll lay me down and stray no farther on.

siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne lui arrive plụs, que tout autour de lui le style oratoire, les mots d'auteurs, la déclamation classique, les antithèses bien faites viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On retrouve dans son Orpheline, dans sa Venise sauvée, les noires imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un trou- . peau de bêtes sauvages, qui bouleversent le champ de bataille de leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que l'occasion transporte, que la tentation renverse et dont le transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par degrés, empoi. sonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il touche, et les tord et les abat dans le délire des convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et vivants', qui montrent le

1.

How my head swimms ! 'Tis very dark. Good night.

(Mot de Monimia.)

fond de l'homme, l'étrange craquement de la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend jusqu'à se briser', la simplicité des vrais sacrifices, les humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement. Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines', une Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère, le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa parade ! comme l'homme est prompt à s'avilir quand échappé à son rôle il revient à lui-même ! comme le singe et le chien reparaissent en lui'! il arrive chez cette Aquilina, qui l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des res

JAFFIER.

1. Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois poignardé, éclate de rire. 2.

Oh, that my arms were riveted
Thus round thee ever ! But my friends, my oath!
This, and as mor.

(Kisses her.)
BELVIDES A.
Another, sure another
For that poor little one, you 've ta'en such care of

I'll give it him truly.
Il y a de la jalousie dans ce dernier mot.
3. Oh, thou art tender all,

Gentle and kind, as sympathizing nature.
Dove-like, soft and kind.
I'll ever live your most obedient wife,
Nor ever any privilege pretend
Beyond your will.

(Orphan, p. 69.)

, pects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un pitre. « Nacki, Nacki, Nacki; je suis « venu, petite Nacki; onze heures passées; une « bonne heure; assez tard en conscience pour se « mettre au lit. Nacki, Nacki, ai-je dit ? Oui, Nacki,

Aquilina, Lina, Quilina, Aquilina, Naquilina,

Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens « au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, a proooo pritt.... Je suis sénateur ! » Bouffon, « vous voulez dire. » — « Possible, mon cher cæur; « cela ne gâte pas le sénateur. Allons Nacki, Nacki, il « faut jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui que son argent; il en rit, il chante : « Ah, vous ne voulez pas vous asseoir? « Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de

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1. La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui prenant son grand cordon : « Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille! » Et le duc se mettait à genoux.

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« Bazan, le taureau des taureaux, tous les taureaux « que vous voudrez. Je me dresse comme ceci, je

penche le front comme ceci, je fais broum, broum,

je fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas « vous asseoir? » Et il mugit comme un bæuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent. « Maintenant une revoici sénateur, et ton amant, « ma petite Nacki, Nacki. Ah, crapaud, crapaud, a crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki; cra« che à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, « un si petit peu que rien; crachez, crachez, cra

chez, crachez donc quand on vous l'ordonne, je « t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, cra« che; pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je « serai un chien. Un chien, Monseigneur ! « Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse « pour me laisser être un chien, et me traiter comme « un chien un petit instant. » Là-dessus il se met sous la table et aboie. « Ah, vous mordez, eh bien, « vous aurez des coups de pied.

« Va; de tout « mon cæur. Des coups de pied, des coups de pied, « maintenant que je suis sous la table. Encore des « coups de pied. Plus fort. Encore plus fort. « Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer « tes mollets, oah, rrọ, rroo, wouaou. Diable! elle « tape dur'. » - En effet ; et par-dessus le marché,

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1.

ANTONIO. Nacky, Nacky, Nacky,- how dost do, Nacky? Hurry, durry. I am come, little Nacky. Past eleven o'clock, a late hour; time in all conscience to go to bed, Nacky. – Nacky did I say? Ay, Nacky, Aquilina, lina, lina, quilina; Aquilina, Naquilina, Acky,

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