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titude au meurtre annonçaient de quel élan elle allait heurter le dernier obstacle et se briser. Qu'est-ce que Dryden vient faire ici avec ses phrases écrites? Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots d'auteur, et qui dit à sa maîtresse demi-folle : « Appelez la raison à votre secours'? » Qu'est-ce qu'une Cléopatre comme la sienne, copiée d'après la Castlemaine', habile aux manéges et aux pleurnicheries, voluptueuse et coquette, n'ayant ni la noblesse de la vertu ni la grandeur du crime? « La nature m'avait faite pour être une bonne épouse, une pauvre innocente colombe domestique, tendre sans art, douce sans tromperie'. » Non, certes, ou du moins cette tourterelle n'eût point dompté ni gardé Antoine; une bohémienne seule le pouvait par la su

C

1. The World well lost, act. II.

IRAS.
Call Reason to assist you.

CLEOPATRA.
I have none.
And none would have. My love's a noble madness,
Which shows the cause deserved it. Moderate sorrow
Fits vulgar love, and for a vulgar man.
But I have loved with such transcendant passion,
I soared at first quite out of Reason's view,
And now am lost above it.

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2.

Come to me, come, my soldier, to my arms.
You have been too long away from my embraces.
But wben I have you fast and all my own,
With broken murmurs and amorous sighs
I'll say you were unkind and punish you
And mark you red with many an eager kiss.

3.

Nature meant me
A wife, a silly harmless household dove,
Fond without art, and kind without deceit.

(Ibid.)

périorité de l'audace et la flamme du génie. Je vois, dès le titre de la pièce, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; Tout pour l'amour, ou le Monde bien perdu. Quelle misère que de réduire de tels événements à une pastorale, d'excuser Antoine, de louer par contre-coup Charles II, de roucouler comme dans une bergerie! Et tel était le goût des contemporains : quand Dryden écrivit d'après Shakspeare la Tempête et d'après Milton l'État d'innocence, il corrompit encore une fois les idées des ses maîtres; il changea Ève et Miranda en courtisanes'; il abolit partout, sous les convenances et les indécences, la franchise, la sévérité, la finesse et la grâce de l'invention originale. Autour de lui, Settle, Shadwell, sir Robert Howard, faisaient pis. L'impératrice du Maroc, par Settle, fut si admirée, que les gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent pour la jouer à WhiteHall, devant le roi. Et ce ne fut point là une mode passagère; quoique dégrossi, ce goût dura. En vain les poëtes rejetèrent une partie de l'alliage français dont ils avaient chargé leur métal natif; en vain ils revinrent aux vieux vers sans rime qu'avaient maniés Jonson et Shakspeare; en vain Dryden, dans les rôles d'Antoine, de Ventidius, d'Octavie, de don Sébastien et de Dorax, retrouva une portion du naturel et

1. Miranda dit : « And if I can but escape with life, I had rather be in pain nine months, as my father threatened, than lose my longing. » Dryden donne une seur à Miranda ; elles se que. rellent, sont jalouses l'une de l'autre, etc. description qu'Ève fait de son bonheur, et les idées que ses confidences suggèrent à Satan (act. III, sc. 1).

Voyez aussi la

de l'énergie antiques : en vain Otway, qui avait un vrai talent dramatique, Lee et Southern atteignirent à des accents vrais ou touchants, en telle sorte qu’une fois, dans Venise sauvée, on crut que le drame allait renaître: le drame était mort, et la tragédie ne pouvait le remplacer; ou plutôt chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union, qui les avait énervés sous Dryden, les énervait sous ses successeurs. Le style littéraire émoussait la vérité dramatique; la vérité dramatique gâtait le style littéraire; l'æuvre n'était ni assez vivante ni assez bien écrite; l'auteur n'était ni assez poëte ni assez orateur: il n'avait ni la fougue et l'imagination de Shakspeare ni la politesse et l'art de Racine!. Il errait sur les confins des deux théâtres, et ne convenait ni à des artistes demi-barbares ni à des gens de cour finement polis. Tel est en effet le public qui l'écoute, incertain entre deux formes de pensées, nourri de deux civilisations contraires. Ces hommes n'ont plus la jeunesse des sens, la profondeur des impressions, l'originalité audacieuse et la folie poétique des cavaliers et des aventuriers de la Renaissance; ils n'auront jamais les adresses de langage, la douceur de mæurs, les habitudes de la cour et les finesses de sentiment ou de pensée qui ont orné la cour de Louis XIV. Ils quittent l'âge de l'imagination et de l'invention solitaire, qui convient à leur race, pour l'âge de la raison et de la conversation mondaine, qui ne convient

pas

à

1. Cette impuissance ressemble à celle de Casimir Delavigne.

race;

leur ils perdent leurs mérites propres et n'acquièrent pas les mérites de leurs voisins. Ce sont des poëtes étriqués et des courtisans mal élevés, ne sachant plus rêver et ne sachant pas encore vivre, tantôt plats ou brutaux, tantôt emphatiques ou roides. Pour qu'une belle poésie naisse, il faut qu'une race rencontre son siècle. Celle-ci, égarée hors du sien et entravée d'abord par l'imitation étrangère, ne forme que lentement sa littérature classique; elle ne l'atteindra qu'après avoir transformé son état religieux et politique: ce sera le règne de la raison anglaise. Dryden l'ouvre par ses autres æuvres, et les écrivains

, qui paraîtront sous la reine Anne lui donneront son achèvement, son autorité et son éclat.

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V

Quand un homme si bien doué, si bien instruit et si bien exercé travaille de toute sa force, il y a des chances pour qu'il réussisse, et Dryden a réussi; car c'est traiter trop rigoureusement un poëte que de le juger en regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec la même matière, on peut faire une belle æuvre; seulement, le lecteur est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait. Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie d'Antoine et Cléo. patre. « Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai « faites pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi« même. » Et, en effet , il l'avait composée savamment d'après l'histoire et les règles. Ce qui est mieux encore, il l'avait écrite virilement. « La charpente de « la pièce, disait-il dans sa préface, est suffisamment

régulière, et les unités de temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le théâtre

anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action a est si bien une qu'elle est la seule de son espèce sans

épisode ni intrigue subsidiaire, chaque scène con« duisant à l'effet principal et chaque acte se termi« nant par un grand changement de situation. « Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter « le divin Shakspeare, et, pour le faire plus librea ment, je me suis débarrassé de la rime... J'ose dire

qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans « cette pièce, et, entre autres, que je préfère la scène « entre Antoine et Ventidius, au premier acte, à tout « ce que j'ai écrit dans ce genre. » Il avait raison ; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout, et, qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il sait faire une scène, montrer le duel intérieur par lequel deux passions se disputent le cæur de l'homme. On sent chez lui les vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sen

C

(

LITT. ANGL.

II - 41

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