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gères, ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute æuvre d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de la vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous ses violences, et le public doit être capable de la comprendre comme le poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti avec énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou délicates, et jamais Hamlet ou Iphigénie ne toucheront un viveur vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur la scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure qui nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce que nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs comme Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées comme lady Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II ? Quels spectateurs que des épicuriens grossiers incapables même de décence feinte, amateurs de volupté brutale, barbares dans leurs jeux, orduriers dans leurs paroles, dépourvus d'honneur, d'humanité, de politesse, et qui faisaient de la cour un mauvais lieu! Des décorations splendides, des changements à vue, le tapage des grands vers et des sentiments forcés, l'apparence de quelques règles apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur vanité et de leur soltise, et voilà le théâtre de la Restauration anglaise.

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Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, l'Amour tyrannique ou la Royale Martyre. Beau titre et propre à faire fracas. La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. « Prêtre, lui dit Maximin, pourquoi restes-tu a muet? Tu vis du ciel, tu dois disputer'.» Encouragé, il dispute; mais sainte Catherine argumente vigoureusement : « La raison combat contre votre a chère religion, - car plusieurs dieux feraient plu« sieurs infinis; ceci était connu des premiers

philosophes, qui sous différents noms n'en « adoraient qu'un seul, — quoique vos vains poëtes « se soient ensuite trompés — en faisant un dieu de

chaque attribut. » Apollonius se gratte un peu l’oreille, et finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de bonnes règles morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond aussitôt : « Alors que toute la dispute se réduise — à com« parer ces règles et le christianisme! » Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant même, injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se

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1.

War is my province; Priest, why stand you mute ?
You gain by Heav'n and therefore shouid dispute....

CATHERINE.

They let the whole dispute concluded be
Betwixt these rules and christianity....

Reason with your fond religion fights,
For many Gods are many infinites;
This to the first philosophes was known.
Who under various names, adord'd but one.

(Act. II, sc. I.)

sent amoureux tout d'un coup et fait des calembours : « Absent, je puis ordonner son martyre; -« mais un regard de plus, et le martyr sera moi '.

Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour à sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux d'Épicure : à l'instant, la sainte établit la doctrine des causes finales, qui renverse celle des atomes. Maximin arrive lui-même et lui dit « que si elle continue à re« pousser sa flamme, il la fera périr dans d'autres « flammes. » Là-dessus elle le tutoie, le brave, l'appelle esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut l'épouser légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin de n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène une ronde de petits Amours : ceux-ci dansent et chantent des chansons voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre une roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à

1. Absent, I may her Martyrdom decree,

But one look more will make that martyr me.... Ce Maximin a la spécialité des calembours : Porphyrius, à qui il offre sa fille en mariage, répond que la distance est trop grande. Maximin là-dessus répond :

Yet Heav'n and Earth which so remote appear,

Are by the air, which flows betwixi'em, near. 2. Since you neglect to answer my desires, Know, princess, you shall burn in other fires.

(Act. III, sc. 1.)

propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius, général des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de Maximin, puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des honnêtes gens qui s'épousent et se disent des politesses, Telle est cette tragédie, qui se dit française, et la plupart des autres sont semblables. Dans la Reine vierge, dans le Mariage à la mode, dans Aurengzèbe, dans l'Empereur indien, et surtout dans la Conquête de Grenade, tout est extravagant. On se taille en pièces, on prend des villes, on se poignarde, et on déclame de tout son gosier. Ces drames ont justement la vérité et le naturel d'un "libretto d'opéra. Les incantations y abondent; un esprit apparaît dans Montezuma et déclare

que

les dieux indiens s'en vont. Les ballets s'y trouvent; Vasquez et Pizarre, assis dans une jolie grotte, regardent en conquérants les danses des Indiennes, qui folâtrent voluptueusement autour d'eux. Les scènes de Lulli n'y manquent pas; Alméria, comme Armide, arrive pour tuer Cortez endormi, et tout d'un coup se prend d'amour pour lui. Encore les libretli d'opéra n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce qui pourrait choquer l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des gens de goût qui fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici croiriez-vous bien qu'on donne la torture à Mon

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LITT. ANGL.

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tézuma sur le théâtre, et que pour comble un prêtre pendant ce temps dispute avec lui'? Je reconnais dans cette pédanterie atroce les beaux cavaliers du temps, logiciens et bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et par plaisir allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais derrière ces cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans puérils et blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les discordances, et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des méprises et la barbarie des événements.

Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments. Est-ce assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques ? Il s'en faut de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes nobles. La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la reli

1.

CHRISTIAN PRIEST.
But we by Martyrdom our faith aver.

MONTEZUMA.
You do no more than I for ours do now.
To prove religion true....
If either wit or suffering would suffice,
All faiths afford the constant and the wise,
And yet ev’n they, by education sway'd,
In Age defend what infancy obey'd.

CHRISTIAN PRIEST.
Since Age by erring childhood is waisled
Refer yourself to our unerring head

MONTEZUMA.
Man and not err! what reason can you give ?

CHRISTIAN PRIEST.
Renounce that carnal reason and believe

PIZARRO.
Increase their pains, the cords are yet too slack.

(Acte V, sc. II.)

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