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beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion; je remplacerai par des expédients l'originalité native et le vrai génie comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers maîtres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des railleries plus frappantes, un échange plus vif de ripostes brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus pittoresques; on peut prendre à l'un un caractère, à l'autre une situation, emprunter chez une nation voisine, dans un théâtre vieilli, aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limées, aux petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragoût plus concentré et plus appétissant; on peut surtout perfectionner sa machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consommé. L'art de bâtir les pièces est capable de progrès comme l'art de faire des horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moitié des dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la longue, à ôter du théâtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du mouvement dans toutes les scènes; une surabondance d'esprit et des merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie verve animale et le secret plaisir de se peindre, de se justifier, de se glorifier publiquement soi-même :

voilà les origines de l'École de médisance, et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan.

Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le scandale, qui tout d'un coup petille, éblouit, monte d'un élan au plus haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi les constellations, et, pareil à une fusée écla

à tante, aboutit vite à l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde, il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches, avait gagné le cœur de la beauté et de la musicienne la plus admirée de son temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants, titrés, s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu, avait emporté d'assaut la curiosité et l'attention publique. De là, s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à la scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies, comédies, farce, opéra, vers

sérieux; il avait acheté, exploité un grand théâtre sans avoir un sou, improvisé les succès et les bénéfices, et mené la vie élégante parmi les plaisirs les plus vifs de la société et de la famille, au milieu de l'admiration et de l'étonnement universels. De là, aspirant plus haut encore, il avait conquis la puissance, il était entré à la Chambre des communes, il s'y était montré l'égal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt, accusé Warren Hastings, appuyé Fox, raillé Burke, soutenu, avec éclat, avec désintéressement et avec constance, le rôle le plus difficile et le plus libéral; il était devenu l'un des trois ou quatre hommes les plus remarqués de l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs, l'ami du prince royal, même à la fin grand fonctionnaire, receveur général du duché de Cornwall, trésorier de la flotte. En toute carrière, il prenait la tête. « Quelque chose « que Sheridan ait faite ou voulu faire, dit lord « Byron, cette chose-là a toujours été par excellence « la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure

comédie, l'École de médisance; le meilleur opéra, a la Duègne (bien supérieur, selon moi, à ce pam

phlet populacier, l'Opéra du Gucux); la meilleure

farce, le Critique (elle n'est que trop bonne pour « servir de petite pièce); la meilleure épître, le mo« nologue sur Garrick. Et, pour tout couronner, il a

prononcé ce fameux discours sur Warren Hastings, « la meilleure harangue qu'on ait jamais composée « ou entendue en ce pays. » Toutes les règles ordinaires se renversaient pour lui. Il avait quarante

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quatre ans; les dettes commençaient à pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses joues étaient pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre chez le duc de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend. Au premier aspect, elle s'écrie : « Quelle horreur, un vrai monstre ! » Il cause avec elle ; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit. Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve fort aimable. Il cause encore, elle l’aime, et veut à toute force l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire, déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme par enchantement déposées entre les mains d'un banquier ; le nouveau couple part pour la campagne, et le père rencontrant son fils, un grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage, lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu’un père puisse faire et l'événement le plus heureux dont un fils puisse se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oublier à une jeu ne fille qu'on est laid ?

Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un créancier qu'on lui doit de l'afgent. Il y a quelque chose de plus difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est

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arrêté pour dettes ; Sheridan fait venir M. Henderson, le fournisseur rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l’exalte, l'enveloppe de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres sterling, insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à gagner la confiance;

à rarement le naturel sympathique, affectueux et entraînant s'est déployé plus entier : il séduisait, cela est à la lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, avec tant d'ascendant et de grâce, que

oubliaient leurs besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir. Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves; lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son esprit. Un jour il est ramassé par la garde, et on lui demande son nom; il répond gravement : a Wilberforce. » Avec les étrangers , avec les inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne réserve rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses mi

les gens

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