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pension, une maîtresse, des conseils et des exemples ; les seigneurs suivaient le prince, et la France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses moeurs, les plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau. Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases françaises. « Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le sens droit ou la main brave. » Ces fats francisés sont des complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, « éminents pour être bien gantés'. » Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés, étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluis. Le théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La comédie française devient un modèle comme la politesse française. On les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de la vie mondaine et les œuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle, mais à distance, et tirée de côté par ses inclinations nationales. C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages vont manifester.

1. Etheredge dans Sir Fopling Flutter, Wycherley dans Monsieur de Paris.

2. « I was always eminent for being bien ganté. » (Etheredge, Sir Popling Flutter.)

VI

Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley, Congreve, Vanbrugh, Farquhar', le premier grossier et dans la première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes. « Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un gentleman. » En effet, dit Pope, « il vécut plus comme un homme de qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse de Malborough. » J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps, comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom « de capitaine » qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils écrivirent tous des comédies du même genre, mondain et classique, composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou élégantes, telles que les

1. De 1672 à 1726.

gens bien élevés peuvent en tenir. Ce théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à celui de

, Molière qu'il faut le comparer.

« Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par hasard tomba en France. » Je le veux bien; mais en devenant homme il se trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. « Divertir les honnêtes

gens,

disait Molière, quelle entreprise étrange!

Il n'y a que l'art français et du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste à conduire aux idées générales

par un chemin agréable, et le goût de ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la inarque propre des honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la première venue de

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ses pièces à la première scène venue; au bout de trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième complète le tout; un courant s'est formé qui me porte, m'emporte et ne me lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de horsd'ouvre qui vienne me distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, viennent couplet par couplet doubler en style différent la réponse du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste me maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par sa ressemblance. Içi les valets répètent la dispute, puis la réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs, les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux mettre en lumière les prétentions et la duperie de M. Jourdain. Chaque scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée; nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à la fable.Une douzaine de conversations composent le Misanthrope. La même situation cinq ou six fois renouvelée est toute l'École

iles Femmes. Ces pièces sont « faites avec rien. » Elles n'ont pas besoin d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une tapisserie et quatre fauteuils. Ce

peu

de matière laisse l'idée percer plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre cette idée en lumière : la simplicité du sujet, le progrès de l'action, la liaison des scènes, tout aboutit là. A chaque pas, la clarté croît, l'impression s'approfondit, le vice fait saillie, le ridicule s'amoncelle, jusqu'à ce que sous ces sollicitations appropriées et combinées le rire parte et fasse éclat: Et ce rire n'est pas une simple" convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué. L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons avec lui sur la nature humaine, et nous pensons parce qu'il a pensé. Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment

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