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des vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est bonne : il a fallu feuilleter le Gradus pour la trouver, ou, comme le veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé le mot qui avait fui. — Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec leur diction ornée, officielle, et leurs pensées d'emprunt, ils sont comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un mannequin.

V

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Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir John Denham, secrétaire de Charles I", employé aux affaires publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style oratoire. Son meilleur poëme, Cooper's Hill, est la description d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques que

cette vue réveille et aux réflexions morales

que cet aspect peut suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté, parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées et redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la plénitude du sens, conduit le cortège des idées, sans effort et sans désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de Cooper's Hill sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un fleuve, et à côté les débris d'une abbaye : chaque page du poëme est comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du feuillage. « Il se rappelle sa « force, puis sa vitesse; ses pieds ailés, puis sa tête a armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour « l'affronter'; » il fuit pourtant, et les chiens aboyants le pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop maigres : les décorations de l'art transforment la vulgarité de la nature : les vaisseaux sont des « tours flottantes ; » la Tamise est la fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein des nues, pendant qu’un manteau de verdure flotte sur ses flancs. Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique, toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme et imposante comme l'ameublement d'un palais : c'est d'elle que les classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les objets,

,

1.

He calls to mind his strength, and then his speed,
His winged heels, and then his armed head :
With these t'avoid, with that his fate to meet :
But fear prevails and bids him trust bis sect.
So fast he flies, that his reviewing eye
Has lost the chasers, and his ear the cry.

les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales. Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion grave; la politique, la religion, viennent déranger le plaisir de ses yeux; à propos

હૈ d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens à la contemplation de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans la mer, il la compare « à la vie mortelle qui court à la rencontre de l'éternité. » Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui rappelle « la commune

« destinée de tout ce qui est haut et grand. » Le cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. « Ah! si ma vie pouvait couler comme ton « onde, si je pouvais prendre ton cours pour mo« dèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoia que profond, doux et non endormi, puissant sans « fureur, plein sans débordements'! » Il y a dans

1.

My eye, descending from the hill, surveys
Where Thames among the wanton valleys strays:
Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons
By his old sire, to his embraces runs;
Hasting to pay his tribute to the sea,
Like mortal life to meet eternity.
Nor with a sudden and impetuous wave,
Like profuse kings, resumes the wealth he gave.
No unexpected inundations spoil
The mower's hopes, or mock the ploughman's toil

ces âmes un fonds indestructible d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles I.

Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les meurs, la conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou tâche de l'être ; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell. Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris ; le duc de Buckingham fit une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines; Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours étaient alliées presque toujours de fait et toujours de cæur, par la communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques; Charles II recevait de Louis XIV une

But godlike his unweary'd bounty flows;
First loves to do, then loves the good he does.
o, could I flow like thee, and make thy stream
My great example, as it is my theme !
Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull;
Strong without rage, without o'erflowing full....
But his proud head the airy mountain hides
Among the clouds; his shoulders and his sides
A shady mantle clothes; his curled brows
Frown on the gentle stream, which calmly flows;
While winds and storms his lofty orehead beat,
The common fate of all that's high or great.

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