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comme chez Descartes, mais avec excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute l'Europe l'âge classique : non pas l'indépendance de l'inspiration et du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent; mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française sa gloire et sa condamnation, son triomphe et

sa fin.

Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine à la partie animale. Ils étaient athées et brutaux en pratique : il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi la mode de l'instinct et de l'égoïsme : il écrivait la philosophie de l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs cæurs tous les sentiments fins et nobles : il effacail du cæur tous les sentiments

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nobles et fins. Il érigeait leurs mæurs en théorie, donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les axiomes' qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon eux, « le premier

. des biens est la conservation de la vie et des membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment. » Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là. Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. « Nul ne donne qu'en vue d'un avantage personnel. – Pourquoi les amitiés sont-elles des biens ? « Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à la défense et encore à d'autres choses. » - Pourquoi avons-nous pitié du malheur d'autrui? « Parce que nous considérons qu'un malheur semblable pourrait nous arriver. Pourquoi est-il beau de pardonner à qui demande pardon? « Parce que c'est là une marque de confiance en soi-même. » Voilà le fond du caur humain. Regardez maintenant ce qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses fleurs. « La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé a été bon, il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il est agréable en imitation comme passé. » C'est à ce grossier mécanisme qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu traduire l'Iliade. A ses yeux, la philosophie est du même ordre. « Si

1. Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et 1655.

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la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable. » Ainsi nulle dignité dans la science : c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux. C'est pourquoi « celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les stoïciens, mais celui qui est riche est sage'. » Pour la religion, elle n'est que la « crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit ou imaginé par des contes publiquement autorisés ?. » En effet, cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au delà. — Nul droit naturel. « Avant que les hommes se fussent liés par des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait contre qui il voulait. » Nulle amitié naturelle. « Les hommes ne s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi, non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables n'est pas la bienveillance mutuelle, mais la crainte mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par essence cette guerre est éternelle'. » Le déchaînement des sectes, le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous, philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte, la paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs ; au moins de cette façon les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme, mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à « l'addition de deux noms, » les idées à des états du cerveau, les sensations à des mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute substance au corps, toute science à la connaissance des corps sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou rendu', en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de luimême et du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise.

1. Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi.

Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cum ad multa alia, tum ad præsidium conferunt.

Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est per se, id est jucundum. Item pulcrum, quia acquisitio difficilis.

Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui dives est sapiens est dicendus.

Ignoscere veniam petenti pulcrum. Nam indicium fiduciæ sui.

Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia praeterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.

2. Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non sint, superstitio.

1. Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui, non sociorum amore contrahitur.

Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse.

Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ.

Status hominum naturalis antequam in societatem coïretur bellum. Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.

Bellum sua natura sempiternum.

1. Corpus et substantia idem significant, et proinde vos composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis diceret corpus incorporeum.

Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus qui oriri potest a voce bac, infinitum.

Recidit ratiocinatio omnis ad duris operationes animi, additionem et substractionem.

Genus et universale nominum non rerum nomina sunt.
Veritas in dicto non in re consistit.

Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest prater motum partium aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ organorum quibus sentimus partes sunt.

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