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protestante de la Damnation et de la Grâce, et l'immensité des horizons primitifs, les flamboiements du donjon infernal, les magnificences du parvis céleste ouvraient à « l'eil intérieur » de l'âme des régions inconnues pår delà les spectacles que

les yeux de chair avaient perdus.

V

pose, et celui

J'ai sous les yeux le redoutable volume où, quelque temps après la mort de Milton, on a rassemblé sa prose'. Quel livre! Les chaises craquent quand on le et celui qui l'a manié une heure en a moins mal à la tête qu'aux bras. Tel livre, tels hommes : sur les simples dehors, on a quelque idée des controversistes et des théologiens dont les doctrines sont enfermées là. Encore faut-il songer que l'auteur fut

. singulièrement lettré, élégant, voyageur, philosophe, homme du monde pour son temps. Je pense involontairement aux portraits des théologiens du siècle, âpres figures enfoncées dans l'acier par le dur burin des maîtres, et dont le front géométrique, les yeux fixes se détachent avec un relief violent hors d'un

1. Voici les titres des principaux écrits en prose de Milton : History of Reformation, the Reason of Church government urged against prelacy, - Animadversions upon the remonstrant, - Doc- . trin; and discipline of Divorce, - Tetrachordon, Tractate of Education, – Areopagitica, - Tenure of Kings and Magistrates,

Icunoclustes, - History of Britain, Thesaurus linguæ latina, - History of Moscovy, - De Logicæ Arte, etc.

a

panneau de chêne noir. Je les compare aux visages modernes, où les figures fines et complexes semblent frissonner sous le contact changeant de sensations ébauchées et d'idées innombrables. J'essaye de me figurer la lourde éducation latine, les exercices physiques, les rudes traitements, les idées rares, les dogmes imposés, qui occupaient, opprimaient, fortifiaient, endurcissaient autrefois la jeunesse, et je crois voir un ossuaire de mégatheriums et de mastodontes reconstruits par Cuvier.

La race des vivants a changé. Notre esprit fléchit aujourd'hui sous l'idée de cette grandeur, de cette barbarie, et nous découvrons que la barbarie fut alors la cause de la grandeur. Comme autrefois, dans la vase primitive et sous le dôme des fougères colossales, on vit les monstres pesants tordre péniblement leurs croupes écailleuses et de leurs crocs informes s'arracher des pans de chair, nous apercevons aujourd'hui à distance, du haut de la civilisation sereine, les batailles des théologiens qui, cuirassés de syllogismes, hérissés de textes, se couvraient d'ordures et travaillaient à se dévorer.

Au premier rang combattait Milton, prédestiné à la barbarie et à la grandeur par sa nature personnelle et par les mæurs environnantes, capable de manifester en haut relief la logique, le style et l'esprit du siècle. C'est la vie des salons qui à dégrossi les hommes : il a fallu la société des dames, le manque d'intérêts sérieux, l'oisiveté, la vanité, la sécurité, pour mettre en honneur l'élégance, l'ur

LITT. ANGL.

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banité, la plaisanterie fine et légère, pour enseigner le désir de plaire, la crainte d'ennuyer, la parfaite clarté, la correction achevée, l'art des transitions insensibles et des ménagements délicats, le goût des images convenables, de l'aisance continue et de la diversité choisie. Ne cherchez dans Milton rien de pareil. La scolastique n'est pas loin; elle pèse encore sur ceux qui la détruisent. Sous cette armure séculaire, la discussion marche pédantesquement, à pas

à comptés. On commence par poser sa thèse, et Milton écrit en grosses lettres, en tête de son Traité du Divorce, la proposition qu'il va démontrer : « Qu'une mauvaise disposition, incapacité ou contrariété d'esprit, provenant d'une cause non variable en nature, empêchant et devant probablement empêcher toujours les bienfaits principaux de la société conjugale, lesquels sont la consolation et la paix, est une plus grande raison de divorce

que

la frigidité naturelle, spécialement s'il n'y a point d'enfants et s'il y a consentement mutuel. « Là-dessus arrive, légion par légion, l'armée disciplinée des arguments. Bataillons par bataillons, ils passent numérotés avec des étiquettes visibles. Il y en a une douzaine à la file, chacun avec son titre en caractères tranchés et la petite brigade de subdivisions qu'il commande. Les textes sacrés y tiennent la grande

. place. On les discute mot à mot, le substantif après l'adjectif, le verbe après le substantif, la préposition après le verbe; on cite des interprétations, des autorités, des exemples, qu'on range entre des pa

lissades de divisions nouvelles. Et cependant l'ordre manque, la question n'est point ramenée à une idée unique; on ne voit point sa route; les preuves se succèdent sans se suivre; on est plutôt fatigué que convaincu. On reconnaît que l'auteur parle à des gens d'Oxford, laïques ou prêtres, élevés dans les disputes d'apparat, capables d'attention obstinée, habitués à digérer les livres indigestes. Ils se trouvent bien dans ce fourré épineux de broussailles scolastiques : ils s'y frayent leur route, un peu à l'aveugle, endurcis contre les meurtrissures qui nous rebutent et n'ayant point l'idée du jour que nous demandons partout.

Chez de si massifs raisonneurs, on ne cherchera point l'esprit. L'esprit est l'agilité de la raison victorieuse : ici, parce que tout est puissant, tout est lourd. Quand Milton veut plaisanter, il a l'air d'un piquier de Cromwell qui, entrant dans un salon pour danser, tomberait sur son nez de tout son poids et de tout le poids de son armure. Il y a peu de choses aussi stupides que ses Remarques sur un Contradicteur. Au bout d'une réfutation, son adversaire concluait par ce trait d'esprit théologique :

Voyez, mon frère, vous avez pêché toute la nuit sans rien prendre. » Et Milton réplique glorieusement : « Si, en pêchant avec Simon l'apôtre, nous ne pouvons rien prendre, regardez ce que vous prenez, vous, avec Simon le magicien, car il vous a légué tous ses hameçons et tous ses instruments

» Un gros rire sauvage éclatait. Les

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de pêche.

assistants apercevaient de la grâce dans cette façon d'insinuer

que l'adversaire était simoniaque. Un peu plus haut, celui-ci posait ce dilemme : « Ditesmoi, cetie liturgie est-elle bonne ou mauvaise ? Elle est mauvaise. Réparez la corne de votre dilemme achéloien, comme vous pourrez, pour la première charge. » Les savants s'émerveillaient de la belle comparaison mythologique, et l'on se réjouissait de voir l'adversaire finement comparé à un bæuf, à un bæuf vaincu, à un bæuf païen. A la page suivante, l'adversaire disait, en façon de reproche spirituel et railleur : « Vraiment; mes frères, vous n'avez

pas

bien pris la hauteur du pôle. Rien d'étonnant, répond Milton, il y en a beaucoup d'autres qui ne prennent pas bien la hauteur de votre pôle, mais qui prendront mieux le déclin de votre élévation. » Il y a de suite trois calembours du même goût; cela paraissait gai. Ailleurs Saumaise criant que le soleil n'avait jamais vu de crime comparable au meurtre du roi, Milton lui conseillait ingénieusement de s'adresser encore au soleil, non pour éclairer les forfaits de l'Angleterre, mais pour réchauffer la froideur de son style. La lourdeur extraordinaire de ces gentillesses annonce des esprits encore empêtrés dans l'érudition naissante. La réforme est le commencement de la libre pensée, mais elle n'en est que le commencement. La critique n'est point née; l'autorité pèse encore par toute la moitié de son poids sur les esprits les mieux affranchis et les plus téméraires.

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