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tellement

que

l'un fendit la tête à son ennemi devant l'autel..... Souvent dans les funérailles il y a des meurtres à

propos des héritages..... Ils célèbrent le carnaval avec une inconvenance et

une folie extrêmes, pendant plusieurs semaines, et ils y ont institué beaucoup de péchés et d'extravagances, car ce sont des hommes sans conscience qui vivent en des péchés publics et méprisent le mariage..... Nous Allemands , et les autres nations simples, nous sommes comme une toile nue; mais les Italiens sont peints et bariolés de toutes sortes d'opinions fausses, et encore plus disposés à en embrasser de pires..... Leurs jeûnes sont plus splendides que nos plus somptueux festins. Ils se parent extrêmement; si nous dépensons un florin en habits, ils mettent dix florins pour avoir un habit de soie... Quand ils sont chastes, c'est sodomisme. Point de société chez eux. Aucun d'eux ne se fie à l'autre; ils ne se réunissent point librement, comme nous autres Allemands; ils ne permettent point aux étrangers de parler publiquement à leurs femmes : comparés aux Allemands, ce sont tout à fait des gens cloîtrés. » Ces paroles si dures languissent auprès des faits'. Trahisons, assassinats, supplices, étalage de la débauche, pratique de l'empoisonnement, les pires et les plus éhontés des attentats jouissent impudemment de la tolérance publique et de toute la lumière du ciel. En 1490, le vicaire du pape ayant défendu aux clercs et aux laïques de garder leurs concubines, le

1. Voyez dans le Corpus historicorum medii ævi, par G. Eccard, t. II : Stephanus Infessuræ, p. 1995; Burchard, grand camerier d'Alexandre VI, p. 2134. — Guichardin, p. 211, édit. Panthéon litteraire.

pape révoqua la défense, « disant que cela n'est point interdit, parce que la vie des prêtres et ecclésiastiques est telle qu'on en trouve à peine un qui n'entretienne une concubine ou du moins n'ait une courtisane... » César Borgia, à la prise de Capoue, « choisit quarante des plus belles femmes qu'il se réserve; et un assez grand nombre de captives sont vendues à vil prix à Rome..... » Sous Alexandre VI, « tous les ecclésiastiques, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, ont des concubines en façon d'épouses, et même publiquement. Si Dieu n'y pourvoit, ajoute l'historien, cette corruption passera aux moines et aux religieux, quoique à vrai dire presque tous les monastères de la ville soient devenus des lupanars, sans que personne y contredise... » A l'égard d'Alexandre VI, amant de Lucrezia, sa fille, c'est au lecteur à chercher dans Burchard la peinture des priapées extraordinaires auxquelles il assiste avec Lucrèce et César, et l'énumération des prix qu'il distribue. Pareillement, que le lecteur aille lui-même lire dans les originaux la bestialité de Pierre Luigi Farnèse, le fils du pape, comment le jeune et honnête évêque de Fano mourut de son attentat, et comment le pape, traitant ce crime « de légèreté juvénile, » lui donna, par une hulle secrète, l'absolution « la plus ample de toutes les peines que, par incontinence humaine, en quelque façon ou pour quelque cause

»

que ce fût, il eût pu encourir. » Pour ce qui est de la sécurité civile, Bentivoglio fait tuer tous les Marescotti; Hippolyte d'Este fait crever les yeux à son frère, en sa présence; César Borgia tue son frère; le meurtre est dans les mæurs et n’excite plus d'étonnement; on demande au pêcheur qui a vu lancer le corps à l'eau, pourquoi il n'a pas averti le

gouverneur de la ville; « il répond qu'il a vu en sa vie jeter une centaine de corps au même endroit, et que jamais personne ne s'en est inquiété. » « Dans notre « ville, dit un vieil historien, il se faisait quantité « de meurtres et de pillages le jour et la nuit, et il se a passait à peine un jour que quelqu'un ne fût tué. » César, un jour, tua Peroso, favori du pape, entre ses bras et sous son manteau, tellement

que

le jaillit au visage du pape. Il fit poignarder en plein jour, sur les marches du palais, puis étrangler le mari de sa sour; comptez ses assassinats, si vous pouvez. Certainement, son père et lui, par leur génie, leurs mours, leur scélératesse parfaite , affichée et systématique, ont présenté à l'Europe les deux images les mieux réussies du diable. Pour tout dire, en un mot, c'est d'après ce monde et pour ce monde que Machiavel écrivit son Prince. Le développement complet de toutes les facultés et de toutes les convoitises humaines, la destruction complète de tous les freins et de toutes les pudeurs humaines, voilà les deux traits marquants de cette culture grandiose et perverse. Faire de l'homme un être fort muni de génie, d'audace, de présence d'esprit, de

sang en

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fine politique, de dissimulation, de patience, et tourner toute cette puissance à la recherche de tous les plaisirs, plaisirs du corps, du luxe, des arts, des lettres, de l'autorité, c'est-à-dire former et déchaîner un animal admirable et redoutable, bien affamé et bien armé, voilà son objet, et l'effet au bout de cent ans est visible. Ils se déchirent entre eux, comme de beaux lions et de superbes panthères. Dans cette société qui est devenue un cirque, parmi tant de haines, et quand l'épuisement commence, l'étranger paraît; tous plient alors sous sa verge; on les encage, et ils languissent ainsi, dans des plaisirs obscurs, avec des vices bas', en courbant l'échine. Le despotisme, l'inquisition et les sigisbés, l'ignorance crasse et la friponnerie ouverte, les effronteries et les gentillesses des arlequins et des scapins, la misère et les poux, telle est l'issue de la Renaissance italienne. Comme les civilisations antiques de la Grèce et de Rome', comme les civilisations modernes de la Provence et d'Espagne, comme toutes les civilisations du Midi, elle porte en soi un vice irrémédiable, une mauvaise et fausse conception de l'homme; les Allemands du seizième siècle, comme les Germains du quatrième siècle en ont bien jugé; avec leur simple bon sens, avec leur honnêteté foncière, ils ont mis le doigt sur la plaie secrète. On ne fonde pas une société sur le culte du plaisir et de la force; on ne fonde une société que sur le respect de la liberté et de la justice. Pour que la grande rénovation humaine qui soulève au seizième siècle toute l'Europe pût s'achever et durer, il fallait que, rencontrant une autre race, elle développât une autre culture, et que d'une conception plus saine de la vie elle fît sortir une meilleure forme de civilisation.

1. Voyez, dans les Mémoires de Casanova, le tableau de cette pourriture. — Voyez les Mémoires de Scipion Rossi, sur les couvents de Toscane, à la fin du dix-huitième siècle.

2. D'Homère à Constantin, la cité antique est une association d'hommes libres qui a pour but la conquête et l'exploitation d'autres hommes libres.

II

Ainsi naquit la Réforme, à côté de la Renaissance. En effet, elle est aussi une renaissance, une renaissance appropriée au génie des peuples germains. Ce qui distingue ce génie des autres, ce sont ses préoccupations morales. Plus grossiers et plus lourds, plus adonnés à la gloutonnerie et à l'ivrognerie', ils sont en même temps plus remués par la conscience, plus fermes à garder leur foi, plus disposés à l'abnégation et au sacrifice. Tels leur climat les a pétris, et tels ils sont demeurés de Tacite à Luther, de Knox à Gustave-Adolphe et à Kant. A la longue, et sous

1. Voyage de Misson, 1700. Mémoires de la margrave de Buireuth. Voyez encore aujourd'hui les meurs des étudiants.

« Les Allemands sont, comme vous savez, d'étranges buveurs; il n'y a point de gens au monde plus caressants, plus civils, plus officieux ; mais encore un coup ils ont de terribles coutumes sur l'article de boire. Tout s'y fait en buvant; on y boit en faisant

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