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cieux qui se frotte les mains en écoutant le patient crier sous son couteau. « Tu es un misérable! lui dit Brabantio. — Vous êtes.... un sénateur !. » Mais le trait qui véritablement l'achève et le range à côté de Méphistophélès, c'est la vérité atroce et le vigoureux raisonnement par lequel il égale sa scélératesse à la vertu”. Cassio, sur son conseil, va trouver Desdémona qui lui fera obtenir grâce; cette visite sera la perte de Desdémona et de Cassio. lago, laissé seul, chantonne un instant tout bas, puis s'écrie : « Où est maintenant celui qui m'appelle coquin ? Ce conseil est loyal, honnête, raisonnable, et ma foi ! je lui ai donné le bon moyen de regagner le Maure'. » Ajoutez à tous ces traits une verve diabolique", une invention intarissable d'images, de caricatures, de saletés, un ton de corps de garde, des gestes et des goûts brutaux de soldat, des habitudes de dissimulation, de sang-froid et de haine, de patience, contractées dans les périls et dans les ruses de la vie

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1. Thou art a villain.

You are a senator. You 'll have your daughter covered with a Barbary horse, you 'll have your nephews neigh to you, you 'll have coursers for cousins, and gennets for germans.

2. Voyez le même cynisme et le même scepticisme dans Richard III. Tous les deux commencent par diffamer la nature humaine, et sont misanthropes de parti pris. 3. And what's he, then, that says I play the villain?

When this advice is free, I give, and honest,
Probal to thinking, and indeed the course

To win the Moor again. 4. Voyez sa conversation avec Brabantio, puis avec Roderigo, acte I.

militaire, dans les misères continues d'un long abaissement et d'une espérance frustrée; vous comprendrez comment Shakspeare a pu changer la fidie abstraite en une figure réelle, et pourquoi l'atroce vengeance d'Iago n'est qu'une suite néces

d saire de son naturel, de sa vie et de son éducation.

per

VIII

Combien ce génie passionné et abandonné de Shakspeare est plus visible encore dans les grands personnages qui portent tout le poids du drame! L'imagination effrayante, la vélocité furieuse des idées multipliées et exubérantes, la passion déchaînée, précipitée dans la mort et dans le crime, les hallucinations, la folie, tous les ravages du délire lâché au travers de la volonté et de la raison, voilà les forces et les fureurs qui les composent. Parlerai-je de cette éblouissante Cléopatre qui enveloppe Antoine dans le tourbillon de ses inventions et de ses caprices, qui fascine et qui tue, qui jette au vent la vie des hommes comme une poignée du sable de son désert, fatale fée d'Orient qui joue avec l'amour et la mort, impétueuse, irrésistible, créature d'air et de flamme, dont la vie n'est qu'une tempête, dont la pensée, incessamment dardée et rompue, ressemble à un petillement d'éclairs ? D'Othello, qui, obsédé par l'image précise de l'adultère physique, crie à chaque parole d'Iago comme un homme sur

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la roue; qui, les nerfs endurcis par vingt ans de guerres et de naufrages, délire et s'évanouit de douleur, et qui, empoisonné par la jalousie, donne en spectacle les convulsions et la désorganisation de l'esprit? Du vieux roi Léar, violent et faible, dont la raison demi-dérangée se renverse peu à peu sous

à le choc de trahisons inouïes, qui offre l'affreux spectacle de la folie croissante, puis complète, des imprécations, des hurlements, des douleurs surhumaines où l'exaltation des premiers accès emporte le malade, puis de l'incohérence paisible, de l'imbécillité bavarde où il se rassoit brisé : création étonnante, suprême effort de l'imagination pure, maladie de la raison que la raison n'eût jamais pu figurer! Entre tant de portraits, choisissons-en deux ou trois pour indiquer la profondeur et l'espèce des autres ! Le critique est perdu dans Shakspeare comme dans une ville immense; il décrit deux monuments et prie le lecteur de conjecturer la cité.

Le Coriolan de Plutarque est un patricien austère, froidement orgueilleux, général d'armée. Entre les mains de Shakspeare, il est devenu soldat brutal, homme du peuple pour le langage et pour

les meurs, athlète de batailles, « dont la voix gronde comme un tambour, » à qui la contradiction fait monter aux yeux un flot de sang et de colère, temperament

1. Voyez encore dans Timon, et surtout dans Hotspur, l'exemiple parfait de l'imagination véhémente et déraisonnable.

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terrible et superbe, âme d'un lion dans un corps de taureau. Le philosophe Plutarque lui prêtait une belle action philosophique, disant qu'il avait pris soin de sauver son hôte dans le sac de Corioles. Le Coriolan de Shakspeare a bien la même intention, car au fond il est brave homme; mais quand Lartius lui demande le nom de ce pauvre Volsque pour le faire mettre en liberté, il répond en bâillant :

Par Jupiter, oublié ! - Je suis las.... Bah! ma mémoire est fatiguée. – N'avons-nous point de vin ici ??

Il a chaud, il s'est battu, il a besoin de boire; il laisse son Volsque à la chaîne et n'y pense plus. Il se bat comme un portefaix, avec des cris et des injures, et les clameurs sorties de cette profonde poitrine percent le tumulte de la bataille comme les cris d'une trompette d'airain. Il a escaladé les murs de Corioles, il a tué jusqu'à se gorger

de
carnage.

Sur-le-champ il prend sa course vers l'autre armée, et arrive rouge

de
sang

comme un homme « écorché. » • Est-ce que j'arrive trop tard? — Marcius!... Est-ce que j'arrive trop tard ? » — La bataille n'est pas encore livrée. Il embrasse Cominius « avec des bras aussi forts que ceux dans lesquels il a pressé sa fian.

a cée, le cæur aussi joyeux que le jour de ses noces '; »

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1.

2.

CORIOLANUS.
By Jupiter, forget:-
I am weary; yea, my memory is tir'd.
Have we no wine here?

CORIOLANUS. Come I too late?...

0! let me clip you LITT. INCL.

I - 10

c'est que la bataille pour lui est une fête. Il faut à ces sens et à ce corps d'athlète les cris, le cliquetis de la mêlée, les émotions de la mort et des blessures. Il faut à ce cæur orgueilleux et indomptable les joies de la victoire et de la destruction. Voyez paraître cette arrogance de noble et ces maurs de soldat, lorsqu'on lui offre la dîme du butin :

.... Je vous remercie, général; mais je ne puis faire consentir mon cæur à prendre - un salaire pour payer mon épée?!

Les soldats crient : Marcius! Marcius! et les trompettes sonnent. Il se met en colère; il maudit les braillards :

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Assez, je vous dis. — Parce que je n'ai pas lavé mon nez qui saigne, - ou parce que j'ai porté en terre quelques pauvres diables,

vous clabaudez mon nom avec des acclamations d'enragés, comme si j'aimais qu'on mit mon estomac au régime de louanges assaisonnées de men

songes?!

On se réduit à le combler d'honneurs; on lui donne

In arms as sound as when I woo'd; in heart
As merry as when our nuptial day was done.

1.

2.

CORIOLANUS.
I thank you, general;
But cannot make my heart consent to take
A bribe to pay my sword....
No more, I say;
For that I have not wash'd my nose that bled,
Or foil'd some debile wretch. - You shout me forth
In acclamations hyperbolical ;
As if I loved my little should be dieted
In praises sauc'd with lies.

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