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suprême généralité, il est certain que son idéal doit être la raison objective, et que la raison subjective doit être son agent. »

C'est la décidément prendre la question trop en philosophe et s'écarter beaucoup du sens donné au mot raison par Boileau et ceux qui l'ont suivi. Nous allons, en lecteurs scrupuleux et qui n'ont pas d'imagination même philosophique, considérer les textes qui se rapportent à ce sujet. M. Krantz a dressé la liste des vingt-cinq ou trente vers de Boileau dans lesquels le mot raison revient comme un coup de cloche. Nous les passerons en revue l'un après l'autre. Au chant Ier de l'Art poétique, voici d'abord ces deux vers :

Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits

Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. Isolés, ils peuvent paraître d'une portée philosophique et d'un sens très général; mais voyons le contexte : c'est de la rime qu'il s'agit. Boileau veut dire tout simplement qu'il faut soumettre les suggestions de la rime aux volontés de la raison, c'est-à-dire de la pensée; il importe de s'attacher à l'idée et de ne pas courir après la rime, d'abord parce que c'est le moyen de ne pas l'attraper, ensuite parce que c'est se laisser aller à des inspirations sournoises et perfides qui transformeraient la poésie en une sorte de jeu de baladins. Bref, la rime doit obéir à la pensée : ce passage ne veut rien dire de plus.

La raison pour marcher n'a souvent qu'une voix. Cela est dit à propos des concetti et des bizarreries de l'imagination. Rétablissons le contexte :

La plupart, emportés d'une fougue insensée,
Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée :
Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux,
S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
Evitons ces excès, laissons à l'Italie
De tous ces faux brillants l'éclatante folie.
Tout doit tendre au bon sens. Mais, pour y parvenir,
Le chemin est glissant et pénible à tenir.
Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie.

La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie. Boileau ne veut pas de cette imagination un peu artificielle et forcée, comme disait Chapelain, qui est l'effet d'une originalité laborieuse et fausse, et qui arrive à des résultats monstrueux, c'est-à-dire anormaux. Raison veut donc dire ici, tout simplement, bon sens, sagesse, sobriété et maîtrise de soi.

Avant donc que d'écrire apprenez à penser.

J'ajoute ce vers à la liste de M. Krantz qui aurait pu en tirer de belles conclusions philosophiques. Mais remarquons que notre auteur vient de parler de Malherbe et ne tient à rien de plus ici qu'à recommander la clarté de ce poète. Voyons ce qui précède et ce qui suit :

Marchez donc sur ses pas, aimez sa pureté
Et de son tour heureux imitez la clarté.
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,
Mon esprit aussitôt commence à se détendre ;
Et de vos vains discours, prompt à se détacher,
Ne sent point un auteur qu'il faut toujours chercher.
Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d'un nuage épais toujours embarrassées;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement

Et les mots pour le dire arrivent aisément. Nutre vers est encadré entre deux éloges de la clarté et de la pureté du style; il est donc bien certain que « pensée » et « raison » n'ont pas d'autre sens ici que : « perception claire et nelte de ce que l'on veut dire ». C'est la netteté d'esprit que Boileau recommande aux écrivains. Entre parenthèses, demandons-nous ce que signifie le vers célèbre :

Avant donc que d'écrire apprenez à penser. Est-ce la traduction du mot d’Horace :

Scribendi recte sapere est et principium el fons ? Je ne le crois pas. Il y a deux sens possibles, en effet. Boileau peut vouloir nous dire : avant de faire métier d'écrivain, apprenez à penser, soyez bons moralistes, ou, tout au moins, sachez bien diriger vos idées, soyez un homme à pensées claires. Mais il peut vouloir nous dire aussi : avant de jeter une demi-page sur le papier, exercez-vous à la penser. Ce dernier sens est moins philosophique; mais il s'accorde mieux avec le contexte, où sont recommandées la netteté du tour et la précision de l'expression.

Travaillez å loisir, quelque ordre qui vous presse. N'écrivez pas, comme beaucoup de gens, une minute avant d'avoir pensé. Il n'est pas question ici de raison raisonnante, de raison analytique ou synthétique, mais simplement de l'art d'avoir de la clarté dans ses idées.

Mais nous, que la raison à ses règles engage... Les règles de la raison ! Nous voilà tout à fait, semble-t-il, dans Ja méthode de bien concevoir, dans les universaux, comme dit Molière. Cependant, lisons tout le passage; il s'agit du théâtre :

Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.
Un rimeur, sans péril delà les Pyrénées,
Sur la scène en un jour renferme des années.
Lå, souvent le héros d'un spectacle grossier,
Enfant au premier acte, est barbon au dernier;
Mais nous, que la raison à ses règles engage,
Nous voulons qu'avec art l'action se ménage,
Qu'en un lieu, qu'en un jour un seul fait accompli

Tienne jusqu'à la fia le théâtre rempli. Comme la majuscule du mot Raison paraît décroitre quand on replace ce mot dans les passages ou l'a mis Boileau ! C'est ici une théorie très particulière et très restreinte; il est de bon sens, il est naturel qu'il n'y ait pas au théâtre de trop grands intervalles de temps et d'espace : voilà tout ce que l'auteur veut dire. De même, quand il écrit que « la scène demande une exacte raison », il ne fait qu'opposer l'art dramatique au roman, genre « frivole »; le théâtre demande une étude plus exacte de la vérité. Le critique s'explique mieux encore, quand il ajoute :

L'étroite bienséance y veut être gardée. La bienséance, c'est ce qui est convenable et ce qui agrée le mieux, ce qui est le plus commode pour le spectateur. Celui-ci est plus à son aise dans une pièce qui est ramassée en un jour et qui se passe dans un seul lieu. Rien de plus vrai. Ces observations s'appliquent parfaitement encore à cet autre passage :

Que l'action, marchant où la raison la guide,

Ne se perde jamais dans une scène vide. L'auteur demande ici qu'il n'y ait pas, comme nous disons, de trous, c'est-à-dire de scènes inutiles, dans une pièce de théâtre. « Raison » signifie art de préparer un plan. Le mot n'a aucune valeur philosophique, et il n'a pas non plus le sens moral et utilitaire que lui attribue Nisard.

J'aime sur le théâtre un agréable auteur,
Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur,

Plait par la raison seule et jamais ne la choque. Notre mot, dans ce dernier vers, est synonyme de « nature », car Boileau, dans ce qui précède, prescrit aux auteurs comiques de ne pas s'écarter de la nature et leur recommande à ce sujet l'exemple de Térence. Quand il écrit encore :

Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter ;

Jamais de la nature il ne faut s'écarter, il veut dire qu'il faut être raisonnablement naturel, se Conformer raisonnablement à la nature, même dans les plaisanteries.

Au chant IV, nous lisons :

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Je vous l'ai déjà dit, aimez qu'on vous censure,

Et, souple à la raison, corrigez sans murmure. La raison n'est autre ici que le bon goût. L'auteur a exprimé cette même idée dans le passage du premier chant, où sont ces vers :

Mais sachez de l'ami discerner le flatteur...

Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue. Continuons notre revue :

Au mépris, au bon sens, le burlesque effronté

Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté. « Bon sens », opposé à « burlesque », désigne ici une espèce de fermeté de vue et d'intelligence critique.

La raison outragée enfin ouvrit les yeux. Cela est dit à propos des pointes dont Boileau fait un petit historique, que l'on connaît. La raison est donc dans ces lignes le contraire du bel esprit et du précieux. C'est encore une sorte de clarté, un art de bien saisir ses idées et de s'en rendre compte, un respect absolu du naturel et de la mesure. Notez que, chez les autres écrivains du xvile siècle, le mot « raison » a très souvent ce sens. Ainsi dans Molière :

La parfaite raison fuit toute extrémité,

Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Il s'agit bien là du sens de la mesure, du sens pratique. De même, dans Fénelon : «Il savait qu'il ne faut attaquer les passions humaines pour les réduire à la raison que quand elles commencent à s'affaiblir par une sorte de lassitude. »

Si nous ne voulons pas nous tromper sur le sens du mot « raison » dans Boileau, traduisons-le par l'adjectif raisonnable (et non pas rationnel), auquel nous ne sommes pas tentés de donner une valeur philosophique. Nous sommes dans la juste acception du terme avec ces vers de Corneille tirés, l'un du Cid, l'autre de Théodore :

Le comte est donc si vain et si peu raisonnable ?...

Mon cœur est raisonnable autant que généreux... Le mot synonyme serait ici « prudent ». Voyons enfin cet important passage qui est dans la préface de la Phèdre de Racine :

Quand je ne devrais à Euripide que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j'ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre. » - L'expression peut sembler étrange, mais persuadons-nous que par raisonnable Racine entend : naturel, conforme à la moyenne de l'humanité, conforme aussi à la réalité. Nous voilà bien loin de toute philoso

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phie. Les écrivains de 1660, loin d'être des rationalistes, sont de purs réalistes; ils recommandent, avant tout, la soumission à l'objet; il faut, pour être des leurs, mettre sa gloire à peindre la nature telle qu'elle est. N'y a-t-il pas ici une contradiction ? Boileau dit, d'une part:

Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits

Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix; il écrit ailleurs :

Que la nature donc soit votre étude unique...

Jamais de la nature il ne faut s'écarter. La vérité est que « nature » et « raison », pour Boileau et pour ses contemporains, sont presque synonymes. Ils l'étaient déjà sous la plume de Rabelais : « Nature prescrit et raison commande... ». Les deux mots sont très souvent ensemble et se rencontrent dans Boileau un nombre de fois à peu près égal.

C'est qu'en effet la nature, pour notre auteur (il n'en a jamais donné lui-même de définition formelle), semble bien être la vérité vue par un esprit juste, sensé, soumis à son objet et ne voulant que le reproduire. Aussi remarquez que le critérium de la beauté d'un ouvrage, de sa solidité et de son excellence, n'est autre, aux yeux de Boileau, que le jugement du public et l'impression reçue par la moyenne du genre humain. Il faut lire avec attention le passage suivant tiré de la préface de 1701. Il y a la deux idées, qu'il est bon de distinguer. La première est celle que Buffon reprendra avec tant d'autorité dans son discours à l'Académie : à savoir, qu'un beau style n'est beau que par le nombre de vérités qu'il contient. La seconde est que les juges, en cette matière, ce sont les esprits de la moyenne du genre humain.

« Comme c'est ici vraisemblablement la dernière édition de mes ouvrages que je reverrai, et qu'il n'y a pas d'apparence qu'âgé comme je suis de plus de soixante-trois ans, et accablé de beaucoup d'infirmités, ma course puisse être encore fort longue, le public trouvera bon que je prenne congé de lui dans les formes, et que je le remercie de la bonté qu'il a eue d'acheter tant de fois des ouvrages si peu dignes de son admiration. Je ne saurais attribuer un si heureux succès qu'au soin que j'ai pris de me conformer toujours à ses sentiments, et d'attraper, autant qu'il m'a été possible, son goût en toutes choses. C'est effectivement à quoi il me semble que les écrivains ne sauraient trop s'étudier. Un ouvrage a beau être approuvé d'un petit nombre de connaisseurs : s'il n'est plein d'un certain agrément et d'un certain sel propre à piquer le gout général des hommes, il ne passera jamais pour un bon

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