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distingua, avec ce tact qui jamais ne l'a trompé, une jeune veuve de 26 ans, il sut se faire agréer et le 14 août 1844 le mariage se fit à Paris. « Cette union qui a duré plus de trente ans, écrivait-il dans ses derniers jours, a fait la consolation de ma vie. » Mademoiselle Delalande, qui avait épousé d'abord M.Persil, fils ainé de l'ancien garde dessceaux, était une personne remarquable, d'une très grande intelligence, d'une imagination vive, et cette vivacité passait dans son caractère; ce qu'elle entreprenait elle le poursuivait avec passion. Sa conversation était pleine d'entrain et embras. sait avec un intérêt égal tous les sujets quels qu'ils fussent. Femme du monde, elle en avait tous les goûts, elle en aimait le tourbillon, on eût dit qu'elle ne pouvait vivre en dehors de cette atmosphère fiévreuse. On se serait trompé; désormais une bonne partie de sa vie devait se passer à la campagne et non point à faire les honneurs d'un château à des oisifs élégants, mais dans les soucis et l'activité de la véritable compagne d'un grand propriétaire exploitant par lui-même. D'où vint cette transformation ? De l'attachement passionné qu'elle portait à tout ce qui intéressait son mari, il n'y a pas à en douter.

Le premier soin de M. de Lavergne après qu'il eut acquis la vie libre d'inquiétudes qu'il n'avait jamais connue jusquelà, avait été de s'assurer une situation politique tout à fait indépendante. Il acheta la terre de Peyrusse, près Bourganeuf. Affaire excellente, mais qui demandait une grande application. C'est en s'occupant d'en tirer le parti le plus convenable qu'il prit intérêt aux choses agricoles. Il ne se doutait guère qu'il jetait ainsi les premières assises de l'oeuvre à laquelle s'attacherait sa renommée.

Bientôt, en effet, la politique cessa de lui prodiguer ses faveurs, il n'entra au parlement que pour assister au naufrage du gouvernement qui avait toutes ses préférences. D'autres personnes, d'autres intérêls s'agitaient sur le théâtre où il avait espéré jouer un rôle prééminent, et d'une allure trop violente pour sa nature fine plutôt que puissante. Forcé à la retraite,il cessa de s'occuper des affaires

courantes et se tourna vers l'étude des principes. Son amitié avec Léon Faucher contribua sans doute à le faire entrer en 1852 dans la Société d'économie politique dont il fut l'un des membres, et plus tard, l'un des présidents les plus distingués. De l'économie politique à l'économie rurale la transition était toute naturelle pour un grand propriétaire, elle s'effectua rapidement grâce à la création de l'Institut national agronomique de Versailles.

C'était une bonne fortune qu'une chaire pour un homme auquel la tribune était interdite; il disputa au concours celle d'Économie rurale et de législation qui convenait parfaitement à ses aptitudes et sortit du concours non seulement triomphant, mais encore désigné déjà comme fondateur d'un enseignement tout à fait nouveau. On a dit de lui qu'il « causait bien et qu'il aimait à causer. » Son enseignement s'en ressentit : rien de dogmatique, rien de cette raideur particulière à l'école politique à laquelle il appartenait; un laisser-aller élégant, un enchaînement très souple de considérations brillantes, pleines d'à-propos, dont on ne faisait que sentir la rigoureuse déduction sans que l'espril en éprouvât la moindre fatigue. Les heures de leçons passaient vite, bien trop vite au gré des auditeurs charmés d'entendre traiter avec tant de supériorité, surtout avec tant de grâce des matières qu'ordinairement on n'abordait que sous une impression quelque peu sévère. Si un cours préparé au jour le jour, sans qu'il fût encore possible d'en déterminer exactement l'étendue, la portée, en tâtonnant pour ainsi dire, a produit une sensation aussi profonde; que ne serait-il pas devenu quand chaque année eût apporté son perfectionnement ? Nous ne le saurons jamais. L'Institut de Versailles était venu trop tôt, il disparut et il fallul un quart de siècle pour que quelque chose d'approchant fût essayé au centre de Paris. Comme il n'était que trop naturel, le froissement éprouvé par M.deLavergne lui fit laisser là le Traité d' Économie rurale qui aurait dû servir à ses futurs élèves. Les anciens élèves qui n'avaient pas cessé les excellentes relations existant soit entr'eux, soit avec leurs

professeurs essayèrent plusieurs fois, le premier dépit apaisé, de lui faire reprendre ce travail si précieux, plusieurs offrirent même d'être ses secrétaires dévoués. Il ne s'y refusait pas, il le laissait même espérer dans ses préfaces, seulement il remettait après la publication d'autres æuvres plus actuelles ; jusqu'à ce qu'enfin, vaincu par la maladie, il répondit à quelqu'un qui l'en pressait encore par ce vers trop bien appliqué, hélas :

Laissons le long espoir et les vastes pensées. On croyait, au moins, que si le monument restait inachevé on en retrouverait, avec le plan, une bonne part de matériaux déjà élaborés. La famille désireuse de livrer au public tout ce qui pouvait faire honneur à celui qu'elle regrette, s'est prêtée aux recherches entreprises dans ce but. Elles n'ont jusqu'à présent donné que peu de résultats.

Là, heureusement, s'arrêta le mouvement de juste colère d'un homme qui voit un caprice briser la position légitimement acquise par ses loyaux efforts. M. de Lavergne ne déserta pas la nouvelle carrière qui s'était ouverte devant lui ; il ne pouvait plus parler, il écrivit. Il revint à la Revue des Deux-Mondes, son organe habituel, où concentrant son activité littéraire,il laisse suivre rien que par l'ins. pection de la table générale l'enchaînement de ses idées, de ses préoccupations. Le 15 juin 1840 il débutait par un article sur le comte d'Espagne, le premier d'une série concernant la politique et la littérature de la Péninsule. Dix ans plus tard l'économie politique avait son tour. En dernier lieu, vers 1853,il inaugurait ses publications sur l'économie rurale, qui ne prirent fin que lorsque la politique le réclama de nouveau pour ne plus lui laisser un instant de loisir. C'est à la suite d'un voyage dans la Grande-Bretagne qu'il écrivit son Économie rurale de l'Angleterre, voyage fait avec M. M. Fossin et Ampère, dont ce dernier profita si bien que plus tard, dans sa rapide excursion à travers le Nouveau monde, il étonnait les Américains de ses connaissances agronomiques. Si les campagnes an

glaises étaient une terre nouvelle pour M. de Lavergne, l'Angleterre elle-même lui était déjà connue. Aux premières lueurs de sa fortune naissante il se délassait de la vie agitée de Paris par de rapides promenades, en Italie, en Angleterre et même vers 1846 il poussait avec M. de Toc, queville et d'autres députés jusqu'en Algérie.

Il nous a laissé dans un article date de 1843 le récit des impressions que lui avait causé un mois de mai passé à Londres. L'article est charmant, il y règne une fraîcheur, une vivacité de ton tout à fait exceptionnelles, c'est un véritable article de vacances. « Quand les Anglais semblent chercher à s'éloigner les uns des autres, les Français tendent, au contraire, à se rapprocher. Quand chez les uns la campagne triomphe de la ville, chez les autres c'est la ville qui chasse la campagne. Lequel vaut le mieux ? C'est très contesté. Pour mon compte, j'admire sans doute les vertes prairies et les horizons paisibles des parcs anglais; mais s'il faut absolument choisir, j'avoue que je préfère la manière française, ce qui paraîtra sans doute très surprenant chez un Français. Le jardin des Tuileries est pour moi l'idéal d'un jardin public. J'aime les champs autant qu'un autre, mais les vrais champs. Ces orangers en fleurs, ces nymphes gracieuses de marbre blanc, ces eaux jaillissantes, ces larges terrasses, ne me déplaisent pas à la ville. Les somptueux marronniers n'en sont que plus beaux à mes yeux, quand, leurs larges masses sont alignées pour former une allée ou. disposées en demi-cercle pour entourer un bassin d'un amphithéâtre de verdure. Il me semble que la main de l'homme ajoute encore à la majesté de ces arbres incomparables en les groupant dans un ordre solennel. Je ne regrette de Londres qu'un peu de gazon, Le gazon tient lieu de tout en Angleterre. »

« Les Anglais tiennent par-dessus tout à ne pas se confondre avec des gens qu'ils ne connaissent pas, et qui peuvent leur être inférieurs par le rang, l'éducation ou le caractère. De là cet air inhospitalier qui frappe à Londres tout d'abord. En revanche quand la première glace est rom

pue, quand les rapports sont établis d'homme à homme et qu'on ne craint plus de se compromettre avec vous, les Anglais sont les plus affables et les plus hospitaliers des hommes. Mais la première apparence est effrayante, surtout quand on arrive à Londres par un de ces jours où le ciel bas et chargé comprime les brouillards de la Tamise et la fumée de charbon qui s'échappe incessamment des usines de Southwark. Le nuage noir et humide qui ne peut pas se dissiper dans les airs, se rabat alors sur la ville, et la couvre comme d'un voile de deuil. De pareils jours font comprendre le spleen et toutes ses conséquences fatales. On dit que le soleil de mai triomphe ordinairement de ces horribles vapeurs; j'aime à le croire » En commençant, il avait déjà parlé du même ton de ces ténèbres visibles.f« Je ne sais pas s'il y a un soleil en Angleterre; tout ce que je puis dire, c'est que je ne l'ai jamais vu. »

« On dit quelquefois, pour expliquer la supériorité des Anglais sur nous dans la politique, qu'ils la doivent à la nature aristocratique de leur gouvernement. Je ne crois pas que ce soit exact. La société en Angleterre est aristocratique, le gouvernement ne l'est pas. Quel que soit le respect qui s'attache extérieurement à la Chambre des lords, la véritable autorité est dans la Chambre des communes; les hommes qui sont à la tête de tous les partis, même du parti tory, sont désignés par le talent, non par la naissance. Ce n'est pas à cause de son aristocratie, mais malgré son aristocratie, que l'Angleterre est un grand et fort pays. L'unique principe de sa puissance est la liberté de discussion. » « Certes ce ne sont pas les difficultés qui manquent en ce moment en Angleterre. Il en naît au contraire de toutes parts qui tiennent presque toutes à la conservation des abus et des privilèges aristocratiques. L'Irlande est la plus grande plaie de l'Angleterre; c'est en Irlande que le vieux système de monopole et de privilège a porté ses plus détestables effets. De tout temps, l'Irlande a été une question insoluble pour l'Angleterre. On a essayé successivement de la force et de la modération, rien n'a complètement

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