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Ainsi l'examen comparatif des produits agricoles, le chiffre de la population, la valeur vénale des terres, tout se réunit pour prouver, même avec les estimations les plus réduites, que le produit de l'agriculture britannique, pris dans son ensemble, était, avant 1848, au produit de l'agriculture française, à surface égale, comme 135 est à 100, et qu'en comparant la seule Angleterre à la France entière, la première produisait au moins le double de la seconde. Cette démonstration me paraît avoir acquis le caractère de l'évidence.

A ces produits, il faut, pour être complètement exact, en ajouter un qu'il est fort difficile d'apprécier, mais qui n'en est pas moins des plus importants : c'est la fertilité qui s'accumule dans le sol par les fumiers, les amendements, les travaux de toute sorte, quand les récoltes annuelles n'en épuisent pas les effets. C'est pour en tenir compte que la plupart des statisticiens ont été entraînés à mentionner les fourrages, pailles et fumiers, dans les produits; mais il y a dans cette façon de calculer une exagération évidente, puisque les récoltes absorbent annuellement la plus grande partie de la puissance acquise. Ce qui en reste est le seul produit vrai, mais comment le mesurer ? Un seul élément peut nous l'indiquer avec quelque sûreté : l'augmentation de la valeur du sol; cette augmentation peut être amenée par d'autres causes, mais la plus constante et la plus active est l'accroissement de fertilité qui résulte de la bonne culture. On peut l'évaluer en moyenne, chez nos voisins, à 1 pour 100 de la valeur par an, soit de 10 à 15 francs par hectare pour l'ensemble des trois royaumes, et 20 francs pour l'Angleterre proprement dite. En France, il doit être en moyenne de 1/2 pour 100, soit 5 francs par hectare; dans nos départements les mieux cultivés, il doit atteindre

la moyenne anglaise; dans d'autres il est presque nul.

Bien que cette évaluation ne soit et ne puisse être qu'hypothétique, elle suffit pour expliquer la supériorité de produit des terres en Angleterre, malgré l'infériorité naturelle du sol et du climat; la fertilité acquise y supplée. Elle a déjà constitué un capital foncier très supérieur et qui grossit toujours.

Trois sortes de capitaux concourent au développement de la richesse agricole: 1° le capital foncier, qui se forme à la longue par les frais de tout genre faits pour mettre la terre en bon état; 2° le capital d'exploitation, qui se compose des animaux, des machines, des semences: 3°le capital actuel ou l'habileté agricole, qui se perfectionne par l'expérience et par la réflexion. Ces trois capitaux sont beaucoup plus répandus en Angleterre qu'en France. Pourquoi ? Nous nous le demanderons bientôt, et nous nous étonnerons alors que la supériorité des Anglais ne soit pas encore plus

marquée. « Mon Dieu, disait Arthur Young dans son langage original, en traversant en 1790 nos pauvres campagnes, donne-moi patience pour voir un pays si beau, si favorisé du ciel, traité si mal par les hommes.) Il ne dirait pas tout à fait la même chose aujourd'hui, ou du moins il ne pourrait le dire que des portions les plus ariérées de notre territoire. On pourrait lui montrer des provinces entières presque aussi bien cultivées que sa chère Angleterre, et partout les éléments du progrès prêts à éclater. Si le plus grand nombre végète encore, ce sont les circonstances favorables qui ont fait défaut.

Malheureusement, avant d'en venir à l'explication des faits, nous avons besoin de quelques détails statistiques de plus, arides sans doute, mais inévitables ; encore un effort, et ce sera fini.

CHAPITRE VI

Les rentes, les profits et les salaires.

Pour donner le dernier trait à ce tableau, il reste à nous demander comment se partageait, avant 1848, le produit brut que nous venons d'indiquer, c'est-àdire quelle était, sur ces 5 milliards de valeur nominale, déduction faite de l'impôt et des frais accessoires, la part qui revenait aux propriétaires du sol, ou la rente, – celle qui payait les peines et rétribuait le capital des fermiers, ou le profit, et celle qui servait à rémunérer le travail manuel proprement dit, ou le salaire. Quand nous aurons fait le même travail pour la France, notre comparaison entre les deux agricultures sera complète.

Avant tout, la part qui se prélève pour les dépenses générales de la société, ou l'impôt.

Beaucoup d'erreurs ont été répandues et sont encore accréditées en France sur le système d'impôt qui règne en Angleterre. On croit assez généralement, sur une fausse apparence, que la terre anglaise est à peu près affranchie d'impôts, et que les taxes indirectes y forment tous les revenus publics. C'est une grande méprise. Nulle part, au contraire, la terre ne supporte un aussi lourd fardeau qu'en Angleterre. Seulement,

ce n'est pas l'État qui perçoit ce que la terre paye directement, ou du moins il n'en revenait presque rien à l'État avant l'établissement de l'income-tar. L'impôt direct à son profit n'était représenté que par une taxe insignifiante que les propriétaires ont rachetée en grande partie, le land-tax; mais si les taxes indirectes forment presque tout le revenu de l'État, les impôts directs n'en existent pas moins sous la forme de taxes locales. Ces impôts sont au nombre de trois, la taxe des

pauvres, les taxes de paroisse et de comté, qui équivalent à nos revenus des communes et des départements, et la dîme de l'Église. La taxe des pauvres s'élevait encore avant 1848, malgré tous les efforts qui avaient été faits pour la réduire, à 6 millions sterling ou 150 millions de francs pour la seule Angleterre. Les taxes de paroisse et de comté, pour les chemins, les ponts, la police, les prisons, etc., dépassent, toujours pour l'Angleterre seule, 4 millions sterling ou 100 millions de francs, en tout 250 millions. La propriété rurale paye à elle seule plus des deux tiers de cette somme. En y joignant la partie non rachetée de la land-tax, qui s'élève pour l'Angleterre à 25 millions de francs, et enfin la troisième charge de la propriété rurale anglaise, la dime, autrefois variable et arbitraire dans sa perception, et qui, depuis sa commutation en une rente à peu près fixe, atteint au moins 175 millions, on trouve un total de 375 millions, soit, pour les 15 millions d'hectares de l'Angleterre et du pays de Galles, une moyenne de 25 francs par hectare, ou 8 shillings par acre.

Cette moyenne elle-même ne donne qu'une idée inexacte du fardeau qui pèse sur certains points du sol anglais. Une partie de la dime ayant été rachetée aussi bien qu'une partie de la land-tax, la taxe des pauvres

étant très inégalement répartie, puisqu'elle n'est point centralisée et qu'elle suit les variations du paupérisme dans les localités, il s'ensuit que certaines régions sont fort au-dessous de la moyenne, et certaines autres fort au-dessus, il n'est pas rare de trouver en Angleterre des terres qui payent jusqu'à 50 francs l'hectare de taxes de toute sorte.

L'Irlande et l'Écosse sont moins surchargées, l’Écosse surtout; la plupart des taxes anglaises y sont à peine connues, l'Ecosse paye environ 12 millions de francs, et l'Irlande 38 d'impôt direct.

L'impôt foncier sur le sol, déduction faite des propriétés bâties, s'élève en France, en principal et centimes additionnels, en y comprenant la prestation en nature pour les chemins, à 250 millions en tout, ou 5 francs par hectare; cet impôt est donc le cinquième en valeur nominale et, en valeur réduite, le quart de ce qu'il est en Angleterre.

A ces chiffres il faut ajouter l'income-tax, qui a quelque analogie avec notre contribution personnelle et mobilière, et qui emporte encore environ 3 pour 100 du revenu net des propriétaires et un et demi pour 100 de celui des fermiers. Les impôts sur les propriétés bâties, dont les propriétaires ruraux supportent leur part, sont dans la même proportion que ceux qui portent sur la terre proprement dite. Enfin les taxes indirectes, outre qu'elles réduisent en fait le revenu des propriétaires en élevant le prix de toutes les denrées, pèsent lourdement sur quelques-uns des produits agricoles, notamment sur l'orge qui sert à la fabrication de la bière et qui ne paye pas moins de 125 millions de francs; il a été récemment question de réduire cet impôt, mais inutilement. Notre impôt des boissons produit, comme on sait, 100 millions.

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