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pour l'éviter. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir plus exactement, car on rassemble en ce moment en Angleterre les éléments d'une statistique plus complète. Vers le même temps paraîtra aussi la nouvelle statistique de France, comme terme de comparaison. Dans tous les cas, l'opinion que j'ai soutenue n'aurait qu'à gagner à une rectification dans ce sens, et j'aime injeux être accusé d'avoir atténué qu'exagéré le produit anglais.

Celle de mes assertions qui m'a paru exciter en France la plus grande surprise est relative aux baux annuels ou at will. Je prie de remarquer que je n'ai pas fait l'apologie de ce genre de baux, je me suis au contraire prononcé en faveur des baux longs, surtout chez nous; mais j'ai dû faire connaître un fait aussi caractéristique. Outre que mon tableau n'aurait pas été complet sans ce trait, j'y vois la preuve évidente que, même avec un mauvais système de baux, l'agriculture peut prospérer quand elle a ses deux plus grands stimulants, des débouchés et des capitaux. Les inconvénients des baux annuels sautent aux yeux; il a fallu que l'action des causes générales fùt bien puissante pour les avoir à peu près neutralisés. Je crois cependant que ce genre de bail pourrait n'être pas tout à fait sans application en France; j'y verrais entre autres un moyen de transition entre le métayage et le fermage proprement dit.

L'excellent recueil agricole anglais, le Farmer's magazine, m'a adressé sur le même sujet une observation critique qui repose sur une confusion de mots. J'avais dit : « La véritable supériorité de la constitution agricole anglaise se manifeste par l'usage à peu près univer

sel du bail à ferme, qui fait de l'agriculture une industrie spéciale. » Le Farmer's magazine répond que les baux (leases), étant fort rares en Angleterre, n'ont pas pu avoir l'influence que je suppose, et il cite comme une contradiction ce que je dis moi-même quelques lignes plus bas des tenanciers at will. L'erreur vient de ce que, dans le premier cas, le mot bail à ferme est entendu dans un sens général et sert à caractériser un mode particulier d'exploitation distinct du faire valoir par le propriétaire, du métayage, etc.; tandis que, dans le second, le mot bail (lease) est pris dans un sens spécial et sert à désigner les conventions écrites entre le propriétaire et le fermier.

Pour qu'il y ait bail à ferme dans le sens général du mot, il suffit que l'exploitation soit librement conduite par le tenancier, sous la condition d'une rente servie au propriétaire; voilà ce qui est la forme à peu près universelle des exploitations rurales en Angleterre, et ce qui suppose l'existence d'une classe particulière d'entrepreneurs, cherchant dans la culture l'emploi de leur intelligence et de leur capital. Quant au sens étroit du inot, il est vrai que j'aurais commis une erreur et une contradiction, si j'avais attribué le progrès agricole à des baux qui n'existent pas et dont j'ai moi-même constaté l'absence; il y a en Angleterre beaucoup de tenanciers qui n'ont pas de baur, et qui n'en sont pas moins de véritables fermiers : cette simple distinction explique ce qui avait frappé le Farmer's magazine.

AVERTISSEMENT

DE LA TROISIÈME ÉDITION

(Décembre 1857.)

J'ai ajouté à cetle édition un appendice sur l'état de l'Agriculture anglaise en 1857, en remplacement de la note sur lu Population de la France au dix-huitième siècle, qui a fait partie de l'édition précédente, et qui m'a paru avoir un rapport moins direct avec le sujet.

Plus que jamais, il est nécessaire d'insister sur les faits contemporains ; car, malgré quelques progrès éclatants mais partiels, l'ensemble de notre économie rurale ne s'améliore guère, et la distance, qui nous séparait des Anglais, va en s'accroissant.

ÉCONOMIE RURALE

DE L'ANGLETERRE

CHAPITRE PREMIER

Le sol et le climat.

Quand l'Exposition universelle attirait à Londres un immense concours de curieux venus de tous les points du monde, la puissance industrielle et commerciale du peuple anglais a frappé les regards sans les étonner. On s'attendaitgénéralementau gigantesque spectacle qu'ont présenté les produits de Manchester, de Birmingham, de Sheffield, de Leeds, entassés sous les voûtes transparentes du Palais de cristal, et à cette autre scène non moins merveilleuse qu'offraient, en dehors de l’Exposition, les docks de Londres et de Liverpool, avec leurs magasins sans fin et leurs vaisseaux sans nombre; mais ce qui a surpris plus d'un observateur, c'est le développement agricole que révélaient les parties de l'Exposition consacrées aux machines aratoires et aux produits ruraux anglais ; on était en général assez loin de s'en douter.

J'essaierai d'en apprécier à part la portée : mais il im

En France plus qu'ailleurs peut-être, malgré notre extrême proximité, on a trop cru jusqu'ici que l'agriculture avait été négligée en Angleterre au profit de l'intérêt industriel et mercantile. Un fait mal étudié dans son principe et dans ses conséquences, la réforme douanière de sir Robert Peel, a contribué à répandre parmi nous ces idées inexactes. Ce qui est vrai, c'est que l'agriculture anglaise, prise dans son ensemble, est aujourd'hui la première du monde, et qu'elle est en voie de réaliser de nouveaux progrès. Je voudrais faire connaître sommairement son état actuel (1853), en indiquer les véritables causes et en induire l'avenir ; plus d'un enseignement utile peut sortir pour la France de cette étude.

Une crise grave et douloureuse s'est déclarée presque en même temps, quoique par des causes différentes, en 1848, dans les intérêts agricoles des deux pays.

porte auparavant d'examiner quelle était, avant 1848, Ja situation des deux agricultures. Deux ordres de questions se rattachent à cette comparaison : les unes fondamentales, qui dérivent de l'histoire entière de leur développement, les autres transitoires, qui naissent de leur condition pendant la crise.

Avant tout, essayons de nous rendre compte du théâtre même des opérations agricoles, le sol.

Les lles-Britanniques ont une étendue totale de 31 millions d'hectares, c'est-à-dire les trois cinquièmes environ du territoire français, qui n'en a pas moins de 53; mais ces 31 millions d'hectares sont loin d'avoir une fertilité uniforme : il s'y trouve des différences plus grandes peut-être qu'en aucun pays.

Tout le monde sait que le Royaume-Uni se décompose en trois parties principales, l'Angleterre, l'Écosse

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