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CHAPITRE V

Le produit brut.

Le moment est venu d'évaluer la production totale des deux agricultures. Cette évaluation est fort difficile, surtout quand il s'agit d'une comparaison.

Les statistiques les mieux faites et les plus officielles contiennent des doubles emplois. Ainsi, dans la statistique de France, le produit des animaux figure trois fois; d'abord comme revenu des prés et pâturages, ensuite comme revenu des animaux vivants, enfin comme revenu des animaux abattus. Ces trois n'en forment qu'un ; c'est le revenu des animaux abattus qu'il faut prendre, en y ajoutant la valeur du laitage pour les vaches, celle de la laine pour les moutons, et le prix des chevaux élevés jusqu'à l'âge où ils se vendent d'ordinaire, c'est-à-dire vers trois ans. Tout le reste n'est qu'une série de moyens de production qui s'enchaînent pour arriver au produit réel, c'est-à-dire à ce qui sert à la consommation humaine, soit dans la ferme elle-même, soit au dehors. Il n'est pas plus rationnel de porter en compte la quantité qui sert à renouveler les semences ; les semences ne sont pas un produit, mais un capital ; la terre les rend après les avoir reçues. Enfin il est impossible de compter, comme le font quelques statisti

ques, la valeur des pailles et fumiers ; les fumiers sont bien évidemment, sauf une exception importante dont je parlerai plus bas, un moyen de production ; et, quant aux pailles, elles ne constituent un produit qu'autant qu'elles servent hors de la ferme, par exemple à nourrir les chevaux employés à d'autres usages.

Tout ce qui se consomme dans la ferme elle-même pour obtenir la production, comme la nourriture des animaux de travail et même des animaux en général, les litières, les fumiers, les semences, doit figurer dans les moyens de production et non dans les produits. Il n'y a de véritables produits que ce qui peut être vendu ou donné en salaires. Sous ce rapport, les statistiques anglaises sont beaucoup mieux faites que les nôtres ; les notions économiques étant plus répandues en Angleterre que chez nous, on y sépare nettement ce qui doit être séparé, et les produits réels, les denrées exportables, sont comptés à part des moyens de production. Nous devons d'autant plus faire de même que, les moyens de production étant beaucoup plus multipliés chez nos voisins que chez nous, la comparaison serait encore plus à notre désavantage si nous les comprenions dans le calcul.

Cette première difficulté levée, nous en trouvons d'autres. Les propriétaires français se sont plaints d'erreurs et d'omissions dans la statistique officielle ; ces impersections sont réelles, quoiqu'elles n'aient pas une aussi grande importance qu'on pourrait croire; je les ai indiquées déjà, et j'ai essayé de les réparer. Là n'est pas l'embarras le plus grave; la véritable pierre d'achoppement, c'est la différence des prix. Rien n'est variable comme les prix, soit d'une année à l'autre dans le même Jieu, soit d'un lieu à l'autre du même territoire, à plus forte raison quand il s'agit de mettre en regard des con

trées aussi dissemblables. En France, les anomalies sont nombreuses; les prix ruraux ne sont pas ceux des marchés, les prix de la Provence ne sont pas ceux de la Bretagne, les prix de 1850 ne sont pas ceux de 1847; il en est à peu près de même de l'autre côté du détroit, et quand, pour sortir de là, on a recours à des moyennes, on trouve que la moyenne générale du RoyaumeUni n'est pas la même que la moyenne générale de la France.

Malgré ces causes d'hésitation, il n'est pas absolument impossible de se faire une idée, au moins approximative, de la masse de valeurs créées annuellement dans les deux pays par l'agriculture. En déduisant les produits qui ne sont que des moyens de production, en réparant autant que possible les omissions de la statistique officielle, et en ramenant les prix à la moyenne des années antérieures à 1848, on trouve que la valeur annuelle de la production agricole française devait être, avant 1848, d'environ 5 milliards, divisés à peu près comme il suit:

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Froment (70 millions d'hect. à 16 fr.)......... 1,100 millions.
Autres céréales (40 millions d'hect. à 10 fr.)... 400
Pommes de terre (50 millions d'hect. à 2 fr.)...

1 La production totale est de 100 millions d'hectolitres, mais

1001

Vin et eau-de-vie......
Bière et cidre....
Foin et avoine pour les chevaux non agricoles.
Lin et chanvre.....
Sucre, garance, tabac, huiles, fruits, légumes.

500 100 300 150 500

250 3,400 millions.

Bois...

Total.

Soit en moyenne pour les 50 millions d'hectares de notre sol, déduction faite de 3 millions occupés par les chemins, les rivières, les villes, etc., un produit brut de 100 francs par hectare, terrains incultes et terrains cultivés tout compris. Le minimum s'obtient dans les terrains incultes et les terrains forestiers, qui peuvent rapporter, les uns dans les autres, de 15 à 20 francs; le maximum, dans les jardins, les vignobles estimés, les terres qui portent le lin, le houblon, le mûrier, le tabac ou la garance, et dont le produit s'élève jusqu'à 1,000, 2,000, 3,000 francs et au delà; en retranchant à la fois ces deux extrêmes, on retrouve, pour la grande majorité des terres cultivées, soit 32 millions d'hectares environ, la moyenne générale de 100 francs par hectare.

En partageant la France en deux moitiés égales, l'une au nord, l'autre au midi, on arrive, pour la moitié septentrionale à un produit brut moyen de 120 francs, et pour la partie méridionale de 80.

Cette disproportion est d'autant plus regrettable, que la région méridionale pourrait être la plus riche; sur quelques points, comme aux environs d'Orange et d'Avignon, dans les vignobles de Cognac et du Bordelais,

j'ai supposé la moitié consommée par les animaux. J'ai retranché aussi 5 millions d'hectolitres de céréales inférieures, comme le maïs et le sarrasin, pour représenter la consommation des volailles et d'autres espèces animales, qui doit être bien plus forte.

dans les cantons qui produisent l'huile ou la soie, on arrive à des rendements admirables ; mais les landes et les montagnes couvrent un quart du sol, et, dans la plus grande partie du reste, la culture languit, sans capitaux et sans lumières. Le Nord l'emporte par la même raison qui met l'Angleterre au-dessus de nous, parce que la bonne culture y est plus générale.

Si l'on compare entre eux les départements, les plus productifs paraissent être ceux du Nord, du Pas-deCalais, de la Somme, de la Seine-Inférieure, de l'Oise, où la moyenne du produit brut atteint 200 francs par hectare. Le département du Nord produit au moins 300 francs; mais il est le seul à ce taux. Ceux au contraire qui produisent le moins sont ceux des Landes, de la Lozère, des Haules et Basses-Alpes, et surtout de la Corse. Le produit brut moyen de ces départements doit être de 30 francs; en Corse, tout au plus de 10. Le reste de la France s'échelonne entre ces deux points extrêmes.

On pouvait arriver aussi à un total brut de 5 milliards de francs pour la production agricole du Royaume-Uni avant 1848. Ce total se divisait ainsi: 3 milliards 250 millions pour l'Angleterre proprement dite, 250 millions pour le pays de Galles, un milliard pour l'Irlande, 500 millions pour l'Écosse. Réparti par hectare de la superficie totale, ce revenu donnait le résultat suivant :

Angleterre...

250 francs.
Irlande, basse Écosse et Galles.. 123
Haute Écosse...

12
Moyenne générale.... 165

Toutes les statistiques anglaises s'élèvent plus haut. Mac Culloch, le plus modéré dans ses évaluations,

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