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CHAPITRE IV

Les cultures.

Toute culture a pour but de créer la plus grande quantité possible d'alimentation humaine sur une surface donnée de terrain; pour arriver à ce but commun, on peut suivre des voies très différentes. En France, les cultivateurs se sont surtout occupés de la production des céréales, parce que les céréales servent immédiatement à la nourriture de l'homme. En Angleterre, au contraire, on a été amené, d'abord par la nature du climat, ensuite par la réflexion, à prendre un chemin détourné qui ne conduit aux céréales qu'après avoir passé par d'autres cultures, et il s'est trouvé que le chemin indirect était le meilleur.

Les céréales, en général, ont un grand inconvénient qui n'a pas assez frappé le cultivateur français : elles épuisent le sol qui les porte. Ce défaut est peu sensible dans certaines terres privilégiées qui peuvent porter du froment presque sans interruption; il peut être d'un faible effet tant que les terres abondent pour une population peu nombreuse : on est libre alors de ne cultiver en blé que les terres de première qualité, et de laisser reposer les autres pendant plusieurs années avant d'y ramener la charrue; mais quand la popu

lation s'accroît, tout change. Si l'on ne s'occupe pas sérieusement des moyens de rétablir la fécondité du sol à mesure que la production des céréales la réduit, il arrive un moment où les terres, trop souvent sollicitées à porter du blé, s'y refusent. Même avec les climats et les terrains les plus favorisés, l'ancien système romain, qui consistait à cultiver le blé une année et à laisser le sol en jachère l'année suivante, finit par devenir insuffisant : le blé ne donne plus que des récoltes sans valeur.

La terre s'épuise plus vite par la production des céréales dans le Nord que dans le Midi; de cette infériorité de leur sol, les Anglais ont su faire une qualité. Dans l'impossibilité où ils étaient de demander aussi souvent que d'autres du blé à leurs champs, ils ont dû rechercher de bonne heure les causes et les remèdes de cet épuisement. En même temps, leur territoire leur présentait une ressource qui s'offre moins naturellement aux cultivateurs méridionaux : la production spontanée d'une herbe abondante pour la nourriture du bétail. Du rapprochement de ces deux faits est sorti tout leur système agricole. Le fumier, étant le meilleur agent pour renouveler la fertilité du sol après une récolte céréale, ils en ont conclu qu'ils devaient s'attacher avant tout à nourrir beaucoup d'animaux. Outre que la viande est un aliment plus recherché des peuples du Nord que de ceux du Midi, ils ont vu dans cette nombreuse production animale le moyen d'accroître, par la masse des fumiers, la richesse du sol et d'augmenter ainsi leur produit en blé. Ce simple calcul a réussi, et, depuis qu'ils l'ont adopté, l'expérience les a conduits à l'appliquer tous les jours de plus en plus.

Dans l'origine, on se contentait des herbes natu

relles pour nourrir le bétail; une moitié environ du sol restait en prairies ou pâturages, l'autre moitié se partageait entre les céréales et les jachères. Plus tard, on ne s'est pas contenté de cette proportion, on a imaginé les prairies artificielles et les racines, c'est-àdire la culture de certaines plantes exclusivement destinées à la nourriture des animaux, et le domaine des jachères s'est réduit d'autant. Plus tard encore, la culture des céréales a elle-même diminué; elle ne s'étend plus, même en y comprenant l'avoine, que sur un cinquième du sol ; et ce qui prouve l'excellence de ce système, c'est qu'à mesure que s'accroît la production animale, la production du blé s'augmente aussi : elle gagne en intensité ce qu'elle perd en étendue, et l'agriculture réalise à la fois un double bénéfice.

Le pas décisif dans cette voie a été fait, il y a soixante ou quatre-vingts ans. Au moment où la France se jetait dans les agitations sanglantes de sa révolution politique, une révolution moins bruyante et plus salutaire s'accomplissait dans l'agriculture anglaise. Un autre homme de génie, Arthur Young, complétait ce que Bakewell avait commencé. Pendant que l'un enseignait à tirer des animaux le meilleur parti possible, l'autre apprenait à en nourrir la plus grande quantité possible sur une étendue donnée de terrain. De grands propriétaires, que d'immenses fortunes ont récompensés de leurs efforts, favorisaient la diffusion de ces idées en les pratiquant avec succès. C'est alors que le fameux assolement quadriennal, connu sous le nom d'assolement de Norfolk, du comté où il a pris naissance, a commencé à se propager. Cet assolement, qui règne aujourd'hui avec quelques variantes dans toute l'Angleterre, a transformé complètement les terres les plus

ingrates de ce pays et créé de toutes pièces sa richesse rurale.

Je ne referai pas ici la théorie de l'assolement, déjà faite cent fois. Tout le monde sait aujourd'hui que la plupart des plantes fourragères, puisant dans l'atmosphère les principaux éléments de leur végétation, ajoutent au sol plus qu'elles ne lui prennent, et contribuent doublement, soit par elles-mêmes, soit par leur transformation en fumier, à réparer le mal fait par les céréales et les cultures épuisantes en général ; il est donc de principe de les faire au moins alterner avec ces cultures; c'est ce que fait l'assolement de Norfolk. De grands efforts ont été tentés en France, dès le commencement de ce siècle, par des agronomes éminents, pour y répandre cette pratique salutaire, et des progrès réels ont été accomplis dans cette voie ; mais les Anglais y ont marché beaucoup plus vite que nous, et par là s'est accru sans cesse entre leurs mains ce précieux capital de fertilité que tout bon cultivateur ne doit jamais perdre de vue.

Près de la moitié du sol cultivé a été maintenue en prairies permanentes ; le reste, formant ce qu'on appelle les terres arables, est divisé en quatre soles, d'après l'assolement de Norfolk : — 1re année: racines, principalement navets ou turneps; — 2 année : céréales de printemps (orge el avoine); 3° année : prairies artificielles (notamment trèfle et ray-grass);

4e année : blé.

Depuis, on a assez généralement ajouté une année à la rotation, en laissant les prairies artificielles occuper la terre pendant deux ans, ce qui rend l'assolement quinquennal. Ainsi, sur une terre de 70 hectares, par exemple, 40 seraient en prairies permanentes, 8 en pommes de terre et navets, 8 en orge et avoine, 8 en

prairie artificielle de première année, 8 en prairie artificielle de seconde année, et 8 en blé. Dans les parties du pays les plus favorables à la végétation herbacée, la proportion des prairies est encore accrue, et celle du blé réduite; dans celles qui ne se prêtent pas autant à la végétation des racines et des prés, on substitue aux turneps la féverole, et on étend les soles de céréales aux dépens des autres récoltes; mais, dans l'ensemble, ces exceptions se compensent à peu près, au moins pour la Grande-Bretagne : en Irlande, tout est différent.

En somme, déduction faite des 11 millions d'hectares incultes que renferment les Iles-Britanniques, les 20 millions d'hectares cultivés se décomposent à peu près ainsi :

Prairies naturelles....
Prairies artificielles.....
Pommes de terre, turneps, fèves.
Orge..
Avoine.
Jachères..
Froment...
Jardin, houblon, lin, etc.

8,000,000 d'hectares.
3,000,000
2,000,000
1,000,000
2,500,000

500,000
1,800,000

200,000
1,000,000
20,000,000 d'hectares.

Bois...

Total.......

En France, nous avons aussi 11 millions d'hectares incultes sur 53 : les 42 millions restants peuvent se décomposer ainsi :

Prés naturels....
Prés artificiels.
Racines...
Avoine..
Jachères..
Froment.

A reporter.

4,000,000 d'hectares.
3,000,000
2,000,000
3,000,000
5,000,000

6,000,000
23,000,000 d'hectares.

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