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CHAPITRE XX

L'Écosse.

L'Écosse est un des plus grands exemples qui existent au monde de la puissance de l'homme sur la nature. La Suisse elle-même n'offrait pas d'aussi grands obstacles à l'industrie humaine. Ce qui ajoute encore à la merveille de ce développement de prospérité sur un sol si ingrat, c'est qu'il est tout récent. L'Écosse n'a pas les mêmes précédents que l'Angleterre. Il y a seulement un siècle, c'était encore un des pays les plus pauvres et les plus barbares de l'Europe. Les derniers restes de l'antique pauvreté n'ont pas tout à fait disparu; mais on peut affirmer que, dans l'ensemble, il n'y a pas aujourd'hui sous le ciel de région mieux ordonnée.

Sa production totale a décuplé dans le cours de ce siècle. Les produits agricoles ont à eux seuls augmenté dans une proportion énorme. Au lieu des disettes périodiques qui la dévastaient autrefois, et dont l'une surtout, celle de 1693 à 1700, qui a duré sept ans entiers, a laissé le plus formidable souvenir, les denrées alimentaires s'y produisent avec une abondance qui permet tous les ans une immense exportation. L'agriculture écossaise est supérieure à l'agriculture anglaise

elle-même, au moins dans quelques parties; c'est en Écosse que les cultivateurs envoient surtout leurs enfants comme apprentis dans les fermes-modèles; les meilleurs livres d'agriculture qui aient paru dans ces derniers temps ont été publiés en Écosse ; et quand les propriétaires anglais veulent avoir un bon régisseur, bailiff, c'est en Écosse qu'ils vont le chercher.

L'Ecosse, avec les îles adjacentes, forme une étendue totale de 19 millions d'acres anglais ou 7,600,000 hectares, dont les trois quarts sont absolument incultivables; ceux-ci se trouvent pour la plupart dans les Highlands et les îles qui en dépendent, comme les Hébrides et les Shetland. Les 2 millions et demi d'hectares cultivés peuvent se décomposer ainsi :

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L'étendue de la sole d'avoine est due aux Highlands, qui ne récoltent presque pas d'autre grain; dans les Lowlands, l'assolement quadriennal est généralement suivi. Le produit brut moyen de chaque culture par hectare étant à peu près le même qu'en Angleterre, l'ensemble de la production végétale destinée à l'alimentation de l'homme, en y comprenant l'avoine, qui forme en effet la base de la nourriture nationale, peut être évalué à 8 millions sterling, ou 200 millions de francs; la production animale doit être de 300, ce qui

porte à 500 millions le produit total. La population étant de 2,600,000 âmes, c'est une moyenne de 200 francs par tête, comme en Angleterre, tandis qu'en France la moyenne n'est que 140, et la réduction de 20 p. 100 se trouve ici moins à sa place, les prix écossais se rapprochant beaucoup des prix français.

Comment l'Écosse est-elle arrivée si rapidement à ce beau produit, malgré l'infertilité naturelle de son sol et de son climat?

La propriété y est encore moins divisée qu'en Angleterre, et l'usage des substitutions plus strict et plus général. On estime à 7,800 le nombre total des propriétaires, ce qui donnerait une moyenne de 1,000 hectares par propriété; mais ce sont les Highlands qui élèvent à ce point la moyenne, puisqu'on y trouve des domaines de 100,000, 200,000 et même 300,000 hectares; dans les Lowlands, la division devient infiniment plus grande; la moyenne des propriétés tombe à 500 acres ou 200 hectares. Le duc de Buccleugh est le plus grand propriétaire de cette partie de l'Écosse; son palais de Dalkeith domine un des plus beaux pays de culture. Les autres grands seigneurs écossais, comme les ducs de Sutherland, d'Athol et d'Argyle, le marquis de Breadalbane, etc., ont pour la plupart leurs terres dans les montagnes. Quand ces grandes fortunes ont été déduites, on trouve que les trois quarts des propriétaires écossais ont en moyenne de 10 à 12,000 francs de rente environ. Les deux tiers de l'étendue du sol, produisant un tiers environ de la rente totale, sont entre les mains des grands propriétaires; un tiers seulement de la superficie, mais qui produit à elle seule les deux tiers de la rente, appartient à l'autre catégorie. La petite propriété, sans être tout à fait inconnue, est moins répandue que partout ailleurs, moins même qu'en An

gleterre. En somme, l'exemple de l'Écosse est favorable à la grande propriété.

Pour la culture, c'est plutôt le contraire. On y compte environ 55,000 fermiers, dont chacun paye en moyenne 90 livres sterlings ou 2,250 francs de loyer; c'est, comme on voit, plutôt de la petite ou au moins de la moyenne culture que de la grande. La moyenne des fermes en Angleterre est juste du double, c'est-à-dire de 4,500 francs de rente. Il y a dans les Highlands des fermes de plusieurs milliers d'hectares, mais en même temps on en trouve beaucoup dans les basses terres qui n'en ont pas plus de 25, et des milliers d'hectares, dans les montagnes désertes du nord, ne rapportent pas toujours autant, soit au propriétaire, soit au fermier, que 25 dans les plaines fertiles d'Édimbourg et de Perth.

Le mode habituel de tenure est très supérieur à la tenure anglaise. Les baux annuels sont inusitės, presque tous les fermiers ont des baux de dix-neuf ans. Cette différence essentielle tient à plusieurs causes. D'abord les propriétaires écossais attachent moins d'importance que les Anglais à avoir leurs fermiers sous la main, pour exercer sur leur vote une influence décisive dans les élections; les partis, les intérêts et les ambitions politiques ayant parmi eux beaucoup moins de vivacité. Ensuite, le développement agricole de l'Écosse étant beaucoup plus moderne, la tradition des fermiers at will n'a pas eu le temps de s'établir, et la combinaison la meilleure, celle des longs baux, a pu prévaloir dès le début. Nous avons vu que les baux annuels n'ont pas nui beaucoup à la prospérité agricole de l'Angleterre; il est probable cependant que, si l'usage contraire s'était introduit, le progrès eût été encore plus grand; c'est ce que nous pouvons inférer de l'exemple de l'Écosse, où l'usage des longs baux a

créé en peu d'années, malgré la pauvreté et l'ignorance primitive, une classe de fermiers égale, sinon supérieure, à celle que les siècles ont formée en Angleterre.

Les fermiers écossais, si généralement misérables il y a cent ans, n'ont pas encore tout à fait autant de capitaux que les Anglais. Quand le capital d'exploitation est en Angleterre de 300 à 400 francs par hectare, il n'est que de 200 à 300 francs dans les Lowlands, et dans les Highlands, de 20 à 30. Les Écossais rachètent cette infériorité par un plus grand esprit d'économie et par un labeur personnel plus rude et plus assidu; les fermiers travaillent plus généralement par euxmêmes. Leur capital va d'ailleurs en s'accroissant vite. Outre que l'épargne est chez eux héréditaire, ils ont une plus grande part proportionnelle dans la distribution des produits. Lorsqu'en Angleterre le profit de l'exploitant ne dépasse pas la moitié de la rente, en Écosse il atteint habituellement les deux tiers, et approche même de l'égalité. Ce phénomène est particulier à l'Écosse, et forme un des traits les plus caractéristiques de son économie rurale. Cette proportion, si favorable au progrès de la culture, est due en grande partie aux longs baux qui ne permettent pas aux propriétaires d'entrer aussi souvent dans le partage des fruits qu'avec les baux annuels. On peut aussi en faire honneur à l'esprit de modération et de sagesse des propriétaires écossais, qui, ayant moins de besoins de luxe et de dépense que les propriétaires anglais, peuvent être moins exigeants pour leurs rentes. Au fond, et ils l'ont heureusement compris, ce n'est qu'une épargne qu'ils font pour l'avenir; car la richesse du cultivateur fait la richesse de la terre.

La supériorité du système écossais se manifeste en

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