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Derby, le Nottingham n'est encore qu'une série de collines plus ou moins élevées, mais qui participent déjà de la nature des hauteurs voisines. Dans les temps antiques, la forêt de Sherwood, célèbre par les exploits de Robin Hood, en couvrait la plus grande partie. Aujourd'hui la forêt a disparu devant les progrès de la charrue ; mais la maigreur du sol est restée. Par un privilège particulier à l'Angleterre, la stérilité même de l'ancienne forêt a eu une conséquence heureuse : elle est demeurée la propriété d'un petit nombre de grands seigneurs qui s'y sont taillé à leur aise de beaux parcs et de vastes domaines. Ce canton s'appelle en Angleterre la Dukery, parce que nulle part on n'y trouve réunies autant de résidences. Là sont les somptueuses habitations des ducs de Newcastle et de Portland, des comtes Manvers et de Scarborough. Dans le coin le plus reculé de la poétique forêt, non loin des vieux chènes encore debout qui passent pour avoir abrité Robin Hood, s'élève le monastère à demi détruit de Newstead, où a grandi lord Byron. Quiconque visite cette solitude comprend mieux comment s'est formé, entre les ruines où reviennent les fantômes des moines dépossédés, et les bois solitaires où revivent les légendes des audacieux outlaws, le sombre génie qui en est sorti.

Le duc de Portland, le plus grand propriétaire de ces parages, est en même temps un des agronomes les plus passionnés de l'Angleterre. Dans sa longue et honorable carrière, car il a maintenant plus de quatrevingts ans ", il n'a pas laissé passer un seul jour sans employer la puissance de son nom et de sa fortune à des améliorations agricoles. Grâce à lui, les environs

1 Le duc de Portland est mort depuis.

de la petite ville de Mansfield ont changé de face et présentent aujourd'hui une riche culture, au lieu des landes qui les couvraient autrefois. Le plus remarquable de ces travaux est une gigantesque entreprise d'irrigation aux portes mêmes de Mansfield. Les eaux d'une petite rivière ont été détournées pour former un large canal qui arrose 160 hectares. Ce beau travail a coûté un million. Le produit brut qu'on en retire aujourd'hui est évalué à 600 ou 700 francs par hectare. On y fait deux coupes de foin par an, et le reste de l'année ces prairies sont livrées à des brebis southdowns qui y trouvent une nourriture abondante. Rien ne donne plus l'idée de la puissance que la ferme de Clipstone, dont elles dépendent, et qui n'a pas moins de 1,000 hectares. L'immense cour pavée, où un nombreux troupeau de bæufs écossais de la race d'Angus parque en plein air toute l'année, au milieu de monceaux de foin, offre un spectacle grandiose qui frappe vivement l'imagination.

Les domaines des ducs de Newcastle et de Portland se distinguent par un autre genre de culture, des semis ou des plantations d'arbres de toute espèce. J'ai déjà dit que quelques grands seigneurs avaient entrepris de refaire artificiellement de véritables forêts là ou l'expérience du défrichement n'avait pas réussi ; on peut voir ici combien ces forêts, semées et plantées par l'homme, composées d'essences de choix, dégagées de toute végétation parasite, soigneusement éclaircies, cultivées enfin avec tout l'art possible, sont supérieures aux forêts naturelles venues au hasard.

Grâce à ces efforts intelligents, les mauvais terrains du comté de Nottingham sont arrivés à produire une rente moyenne de 80 francs. Il est vrai qu'à l'action. de la grande propriété entre les mains d'hommes dé

voués au bien public, est venue se joindre l'influence non moins bienfaisante de l'industrie. La ville de Not. tingham, qui compte avec ses annexes une population d'environ 100,000 âmes, est le siège de nombreuses manufactures. La population totale du comté a doublé depuis cinquante ans. Dans le même laps de temps, la rente des terres a triplé. Partout ces deux faits marchent de front, et le second est la conséquence du premier. La vallée de la Trent, qui fait exception par sa fertilité avec le reste du pays, est d'une richesse extraordinaire.

Le comté de Derby, un des plus pittoresques de l'Angleterre, est visité dans la belle saison par une foule de curieux. Le charmant village de Matlock, connu par ses eaux minérales, et dont le site rappelle les plus belles vallées des Pyrénées, devient le quartier général des touristes. De là on fait des excursions dans tous les sens, tantôt sur le sommet des montagnes, tantôt dans le creux des vallons ou dales. La plus intéressante conduit à Chatsworth, magnifique résidence du duc de Devonshire; de véritables grandes routes, libéralement ouvertes à tous, traversent l'immense parc et en font une promenade publique. Tout n'est pas bénéfice dans ces grandes propriétés. Quelque riche qu'on soit, c'est une lourde charge que l'entretien de cet admirable palais, de ces jardins et de ce parc fastueux, dont le public jouit plus que le maître. En Angleterre, plus qu'ailleurs, on applique le fameux mot: Noblesse oblige; on y respecte profondément les grands noms et les grandes fortunes, mais en leur imposant des nécessités de représentation qui peuvent finir par les ruiner. On peut prévoir le temps où il n'y aura plus de fortune privée suffisante pour entretenir Chatsworth, et alors, de deux choses l'une, ou ce Versailles de l'An

gleterre disparaîtra, ou il deviendra une propriété nationale, ce qu'il est en réalité déjà par l'usage qu'on

en fait.

Le duc de Devonshire est en outre propriétaire d'une grande partie du comté. Le duc de Rutland y a aussi de vastes domaines. Ce dernier possède tout le pâté de montagnes qui sépare le comté de Derby du comté d'York, et qui forme comme l'épine dorsale de l'Angleterre. La culture cesse forcément à ces hauteurs: on n'y trouve que des bruyères stériles qui s'étendent à perte de vue ; mais ces terrains incultes sont l'objet d'un autre genre de luxe ; ils sont entourés de grands murs enfermant plusieurs lieues carrées, et peuplés de toute sorte de gibier.

Les montagnes, moins élevées, qui forment les trois quarts du comté, sont couvertes de pâturages. Le blé y vient mal; l'avoine est la seule céréale qui réussisse. C'est une contrée d'élèves, comme en général les pays semblables ; on y fait naître des bæufs à courtes cornes et des moutons Dishley qu'on vend ensuite aux fermiers de la plaine; on y fait aussi beaucoup de fromages qui, sans avoir la réputation de ceux des grasses vallées de l'ouest, trouvent un débit assuré. Ce pays ressemble beaucoup aux régions montagneuses du centre de la France, comme l'Auvergne et le Limousin ; il en a tout à fait l'aspect, et les mêmes industries y sont usitées. Malheureusement, si les moyens sont les mêmes, la différence des résultats est grande : quand la rente atteint à peine 15 francs par hectare dans le centre de la France, elle dépasse en moyenne 60 francs dans les montagnes du Derby; mais aussi, quand nos départements du centre manquent de débouchés, le Derby est sillonné de routes et de chemins de fer. On voit partout voler en sifflant les locomotives sur le flanc de

rochers escarpés que la chèvre seule semblait pouvoir atteindre. L'exploitation des richesses minérales alimente ce mouvement.

Si le Derby est un pays de grande propriété, la moyenne et la petite culture y dominent. Les terres du duc de Rutland sont toutes divisées en petites fermes. En somme, cette montagne, que la nature avait faite si improductive, compte parmi les plus heureuses parties de l'Angleterre. L'industrie et l'agriculture y vivent dans une juste balance. A ces deux branches de revenu viennent se joindre les dépenses du luxe qu'entraînent les résidences ducales, et le tribut que payent tous les ans à la beauté des sites les voyageurs et les baigneurs de Matlock. La grande propriété et la petite culture se combinent dans une harmonieuse association et se présentent toutes deux avec leurs avantages, la première en modérant le taux des rentes et en multipliant les dépenses utiles, la seconde en augmentant par le travail le produit brut du sol. La population est nombreuse, puisqu'elle ne compte pas moins d'une tête humaine par hectare, et aucune classe ne paraît souffrir. Le salaire moyen, ce signe caractéristique de la prospérité d'un pays, est de 2 francs 25 cent. par jour.

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