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nombreuses constructions toujours en train sur quelque point de ses vastes domaines. Des fenêtres de son château, il voit les cheminées à vapeur de sa ferme et de son usine fumer en face l'une de l'autre, non loin des derniers troupeaux de daims qui bondissent encore sur les pelouses, mais qui disparaissent tous les jours devant des moutons.

Dans le comté de Northampton, qui touche au Bedford, la rente a triplé depuis soixante ans, toujours par les mêmes causes. La maison de Bedford y possède beaucoup de terres. Un autre grand propriétaire du pays, lord Spencer, a mérité, comme agronome, la même renommée que M. Coke et le duc Francis.

Des dix comtés dont se compose la région de l'est, les trois derniers, ceux de Cambridge, de Huntingdon et de Lincoln, forment une division à part, celle des marais. Quand on jette les yeux sur une carte d'Angleterre, on voit au nord du Norfolk un large golfe, qui entre assez profondément dans les terres, et qu'on appelle wash ou lagune. Tout autour de ce golfe vaseux, s'étendent des plages basses et habituellement couvertes par les eaux. Ces marais, jadis inhabitables, figurent aujourd'hui parmi les plus riches parties de l'Angleterre. Situés en face de la Hollande, ils ont été comme elle assainis par des digues. L'étendue totale des trois comtés est d'environ 1 million d'hectares; les marais proprement dits en occupent environ le tiers.

Les travaux d'assainissement, commencés par les Romains, ont été poursuivis au moyen âge par les moines, qui s'étaient établis sur les îles sortant çà et là des terres inondées. Les Anglais parlent peu des services que leur ont rendus les anciens monastères ; il est certain cependant que, dans leur île comme ailleurs, les seuls monuments de quelque valeur qui subsistent

des temps les plus reculés, proviennent du culte catholique; l'agriculture en particulier a dû ses premiers succès aux ordres religieux. Lors de la réformation, les grandes familles reçurent en don les biens des abbayes et se firent les continuateurs des moines. Les résidences de beaucoup de grands seigneurs portent encore le nom des abbayes qu'elles ont remplacées ; on dit Woburn-Abbey, Welbeck-Abbey, etc. Dans la région marécageuse, les moines avaient poussé assez avant leurs desséchements, quand ils furent chassés, laissant pour traces de leur passage, outre leurs canaux et leurs cultures, les belles églises de Péterborough et l'Ély, qui dominent encore la contrée.

Au commencement du xvII siècle, un comte de Bedford se mit à la tête d'une compagnie pour reprendre les travaux; une concession de 40,000 hectares lui fut accordée. Depuis, l'entreprise n'a jamais été interrompue. Des moulins à vent, des machines à vapeur établies à grands frais, font jouer des pompes à épuisement; des tranchées immenses, des digues indestructibles, achèvent l’auvre. Le pays conquis est maintenant traversé dans tous les sens par des routes et des chemins de fer; on y a construit des villes, des fermes sans nombre; ces terres jadis submergées et improductives se louent de 75 à 100 francs l'hectare. On y voit quelques cultures de céréales et de racines, mais la plus grande partie est en prairies; on y engraisse des beufs courtes-cornes, et des moutons provenant du croisement de la race ancienne de Lincoln avec des Dishley.

Tout le nord du comté de Cambridge fait partie de la région des marais; la rente moyenne y a doublé depuis quarante ans; la population s'est accrue rapidement, soit à cause de l'augmentation de salubrité,

soit parce que les progrès du dessèchement ont développé la demande de travail. Le sud du comté est dans une situation moins satisfaisante; il ressemble au comté de Hertford, dont il forme en quelque sorte le prolongement; les sols argileux y dominent, et la crise agricole est assez intense ; le nombre des pauvres y atteint le dixième de la population.

Entre le comté de Cambridge et celui de Bedford, s'étend en long le petit comté de Huntingdon, qui n'a pas tout à fait 100,000 hectares, et ne compte que 60,000 habitants. Tout petit qu'il est, il a joué un grand rôle dans l'histoire d'Angleterre, car c'est la patrie de Cromwell, qui, comme la plupart des grands hommes de son pays, a commencé par être cultivateur; on aime à se figurer, dans sa petite maison de Saint-Ives, sur les bords paisibles de l'Ouse, cet obscur fermier qui sera un jour le dictateur de l'Angleterre.

Si le comté de Norfolk a occupé longtemps.le premier rang en Angleterre pour le développement rural, cette place lui est aujourd'hui disputée par le comté de Lincoln, qui était, il y a un siècle, encore plus stérile et plus désert. Ce comté contient environ 680,000 hectares; il se divise en trois districts très différents les uns des autres : les marais au sud et à l'est, les wolds ou plateaux au nord, et les bruyères à l'ouest.

Le district des marais a pris le nom de la Hollande, et lui ressemble beaucoup en effet. Ce sont les mêmes digues qui s'avancent tous les jours et gagnent sur la mer de nouveaux terrains ; ce sont les mêmes prairies et presque les mêmes troupeaux, c'est le même aspect vert, bas et humide. Sur quelques points, le haut prix des grains avait encouragé la culture des céréales; mais cette culture recule aujourd'hui de toutes parts, les herbages, mieux appropriés au sol, lui succèdent. La

rente y atteint en moyenne 100 francs. Les wolds sont des plateaux arides et nus, à sous-sol calcaire, que l'assolement quadriennal a tout à fait transformés. Ils ne se louent pas moins de 75 francs l'hectare en moyenne; on y élève beaucoup de bétail, qu'on n'y nourrit guère qu'en hiver, une ferme dans les wolds ayant ordinairement pour annexe un pâlurage dans le marais, où l'on envoie les bestiaux pendant l'été. L'assolement de Norfolk y avait été assez généralement modifié, en ce sens que le trèfle occupait deux ans la terre, et que le blé ne revenait que tous les cinq ans. Mais cette modification, qui avait été adoptée par ce qu'elle épargne la main-d'æuvre, perd maintenant beaucoup de crédit, parce qu'elle donne aux mauvaises herbes le temps de s'emparer du sol. Ce qu'on appelait autrefois la bruyère de Lincoln, Lincoln heath, était peut-être plus maigre encore; la transformation n'en est pas moins complète.

Comme les comités de Norfolk, de Bedford et de Northampton, le Lincoln a dû surtout le prodigieux changement que l'on y admire à un riche propriétaire, lord Yarborough. Les terres de lord Yarborough ont environ 30,000 acres ou 12,000 hectares, qui rapportent aujourd'hui 30,000 livres sterling de revenu, et qui n'en rapportaient peut-être pas le dixième, il y a un siècle. Pour donner une idée de ce qu'était autrefois ce pays, aujourd'hui si peuplé et si cultivé, on raconte que, près de Lincoln, on avait élevé, il n'y a pas plus de cent ans, une tour avec un phare pour servir de guide, la nuit, aux voyageurs égarés dans ces landes inhabitées.

De même que la grande propriété, la grande culture fleurit dans les wolds du Lincoln ; on y trouve des fermes de 400,500 et même 1,000 hectares. De pareilles ermes ont de 100 à 200 hectares de turneps, autant

d'orge ou d'avoine, autant de trèfle, autant de froment; c'est un spectacle magnifique. Les bâtiments aratoires sont en excellent état, les fermiers presque tous riches, vivent libéralement. Il en est qui ont de belles maisons, de nombreux domestiques, des équipages de chasse, de superbes chevaux de main. C'est, comme le Norfolk, le beau idéal de la grande propriété et de la grande culture. Je ne cite pas une seule ferıne ; il faudrait les citer toutes. Dans les parties du comté plus naturellement fertiles, on retrouve la moyenne et même la petite culture, ce qui est assurément fort à remarquer si près du plus brillant modèle de la grande.

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