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C'est le grand principe de la division du travail appliqué à l'agriculture. Une classe particulière d'hommes voués de bonne heure au métier des champs et y consacrant leur vie entière, se forme par là. Ces hommes ne sont pas précisément des ouvriers; ils sont plus aisés, plus éclairés, ils portent le poids d'une responsabilité plus grande. Pour eux, la culture est une profession, avec toutes les chances de perte et de gain, et si les chances de perte sont suffisantes pour tenir leur attention éveillée, les chances de gain suffisent aussi pour leur émulation. L'Angleterre est pleine de fortunes faites dans la culture ; ces exemples font de cette carrière une des plus recherchées pour le profit en même temps qu'elle est une des plus agréables, des plus honorées, des plus saines pour l'esprit et pour le corps.

Les partisans exclusifs de la grande propriété ont prétendu qu'elle était la cause déterminante du bail à ferme ; c'est une erreur. Le bail à ferme ne se trouve pas partout où est la grande propriété, et il se rencontre où elle n'est pas. En Russie, en Espagne, en Hongrie, il y a de grands propriétaires qui ont des métayers, des paysans de corvée, et point de fermiers ; en France, dans les départements qui avoisinent Paris, c'est la propriété moyenne qui domine, et il y a des fermiers. Le bail à ferme se concilie plus aisément avec la grande propriété qu'avec toute autre, mais il est possible avec toutes les espèces de propriété, même avec la petite.

On dit que les longs baux sont nécessaires pour faire fleurir le fermage, et que la grande propriété peut seule en faire de pareils : c'est encore une erreur. Les longs baux sont utiles sans doute, mais ils ne sont pas nécessaires. En Angleterre, ils sont à peu près inconnus, ou, pour mieux dire, il arrive assez souvent qu'on n'ait pas

de bail du tout. Les trois quarts des fermiers sont ce qu'on appelle at will, à volonté, c'est-à-dire que de part et d'autre on peut se quitter en se prévenant six mois d'avance. Je ne dis pas que ce soit là le meilleur contrat, je sais qu'il n'est praticable que dans certains cas, je sais même que dans ce moment-ci la tendance est en Angleterre à faire des baux et de longs baux ; mais je dis, ce qui ne saurait être conteste, que la propriété agricole de ce pays a été obtenue avec des fermiers qui n'avaient pour la plupart que des baux annuels.

On sait déjà quel est le capital dont ces fermiers disposent. On évaluait en Angleterre, avant 1848, à 8 liv. sterl. par acre ou 500 fr. par hectare le capital nécessaire à un bon fermier. Beaucoup sans doute n'en avaient pas autant, mais quelques-uns en avaient davantage. Tous font des avances à la terre avec une confiance absolue. Dans ce pays où l'industrie et le commerce sollicitent de tous côtés les capitaux et leur promettent une brillante rémunération, il en est un grand nombre qui aiment mieux se porter sur l'agriculture. Pendant que nos cultivateurs tondent, comme ilsle disenteux-mêmes, sur un euf, et considèrent ce qui est épargné comme le premier gagné, c'est à qui mettra en Angleterre le plus d'argent sur le sol. Cette confiance tient bien par quelque chose à la grande culture. C'est surtout par la grande culture que les dépenses considérables ont commencé, c'est elle qui donne tous les jours les plus frappants exemples de l'esprit d'industrie appliqué à l'exploitation du sol ; mais la moyenne et la petite la suivent de près. Le petit fermier, qui n'a que quelques milliers de francs pour patrimoine, n'hésite pas plus que le grand cepitaliste qui en a dix fois, cent fois davantage. Les uns et les autres se lancent en même temps, et le plus souvent sur la foi d'un simple bail

annuel, dans des dépenses qui paraitraient énormes chez nous et que des propriétaires seuls voudraient entreprendre ; quand on demande de longs baux, c'est pour pouvoir se livrer avec plus de sécurité à ces avances toujours croissantes.

On attribue généralement à la grande culture le remplacement des beufs par les chevaux et des bras par les machines pour le travail des champs. Il en est de même des grands achats d'engrais et d'amendements, des dépenses pour l'établissement et l'entretien des chemins et des clôtures, des travaux de nivellement, de défoncement, d'assainissement, d'irrigation, etc. Nouvelle confusion. L'usage de ces procédés perfectionnés, c'est-à-dire l’emploi intelligent du capital, est un signe de culture riche et éclairée plutôt que de grande culture. Petits et moyens fermiers en comprennent les avantages tout aussi bien que les grands, soit en Angleterre, soit partout où la culture est aussi avancée ; on ne les voit méconnus que par les cultivateurs pauvres et ignorants. Or, si la culture anglaise est riche, elle n'est pas moins éclairée et habile.

Les fermiers anglais, même les plus petits, ont toutes sortes de moyens de se tenir au courant des moindres progrès qui se sont dans leur art. Ils mettent volontiers leurs enfants en apprentissage chez ceux d'entre eux qui se distinguent par une habileté particulière, et ils ne craignent pas de payer pour eux des pensions qui feraient reculer les nôtres bien loin. Ils tiennent de fréquents meetings où ils se communiquent mutuellement le résultat de leurs réflexions et de leurs expériences. Ces concours d'animaux et de charrues, que le gouvernement est obligé d'instituer et de défrayer en France, sont établis depuis longtemps sur une foule de points du Royaume-Uni au moyen de sous

criptions particulières. Les plus grands seigneurs, à commencer par les princes du sang et par le mari même de la reine, tiennent à honneur de présider ces concours et ces assemblées agricoles, de prendre part aux discussions et de disputer les prix. Une foule de journaux spéciaux en rendent compte, les grands journaux eux-mêmes enregistrent avec soin toutes les nouvelles qui peuvent intéresser la première des industries. Pas plus que la pauvreté, l'ignorance n'est considérée dans ce pays-là comme l'attribut essentiel de la profession agricole.

Outre les sociétés locales formées depuis longtemps sur tous les points de l’Angleterre, il existe, depuis 1835, une société centrale d'agriculture, qui porte le titre fort peu prodigué de Société royale. Bien qu'elle ne reçoive aucun secours du gouvernement, elle dispose de sommes considérables qu'elle doit à des souscriptions volontaires. Elle se compose de membres à vie et de souscripteurs annuels, et couvre de ses ramifications tout le sol du royaume. Parmi ses membres à vie figurent presque toute l'aristocratie de l'Angleterre et la fleur des country gentlemen; les souscripteurs annuels se recrutent parmi les petits propriétaires et les simples fermiers. Elle ne compte pas moins de 5,000 membres pour la seule Angleterre, car l'Écosse et l'Irlande ont leurs sociétés particulières, dont 1,000 environ à vie et 4,000 annuels. Le taux le plus commun de la souscription annuelle est d'une livre st. ou 25 fr., celui de la souscription à vie de 18 livres et pour ce qu'on appelle les gouverneurs de 50.

Avec ses ressources, accrues par quelques accessoires, la Société royale jouit d'un revenu annuel de 10,000 livres sterl. ou 250,000 fr. Elle s'en sert pour

activer les progrès de l'agriculture nationale; elle tient des séances hebdomadaires où se discutent les questions agricoles à l'ordre du jour, elle publie un recueil excellent où sont réunis les mémoires qui lui paraissent dignes de l'impression, elle paye des professeurs pour enseigner les sciences appliquées à l'agriculture et, entre autres, un chimiste spécialement chargé des analyses de terres et d'engrais qui lui sont demandées ; elle ouvre chaque année, et c'est là le but principal de sa fondation, un grand concours de bestiaux et de machines aratoires, où elle convoque toute l'Angleterre. Cette société exerce, par tous ces moyens, une puissante influence.

En France, la culture n'est pas une industrie à proprement parler, on y compte peu de fermiers, et la plupart de nos cultivateurs, qu'ils soient propriétaires, fermiers ou métayers, n'ont qu'un capital insuffisant. Voilà nos vrais maux. On peut, avec quelque apparence de raison, en accuser la petite propriété. Un cultivateur qui possède quelque chose, aime mieux en général, chez nous, être propriétaire que fermier. Le contraire arrive en Angleterre. Il y avait autrefois beaucoup de petits propriétaires dans ce pays; ils formaient une classe importante dans l'État; on les appelait les yeomen, pour les distinguer des gentilshommes campagnards, qu'on appelait des squires. Ces yeomen ont disparu à peu près complètement, et il faut bien se garder de croire qu'une révolution violente les ait détruits. Ils se sont transformés volontairement, un à un, sans que le moment précis de leur disparition puisse être indiqué nulle part. Ils ont vendu leurs biens pour se faire fermiers, parce qu'ils ont trouvé qu'ils y avaient plus d'avantage, et comme ils ont presque tous réussi, la plupart de ceux qui sur

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