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PENSÉES DE PASCAL.

VIE DE B. PASCAL,

Sa principale maxime dans cette éducation étoit

de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ouÉCRITE

vrage, et ce fut par cette raison qu'il ne voulut point

commencer à lui apprendre le latin qu'il n'eût douze PAR Mme PÉRIER, SA SOEUR.

ans, afin qu'il le fit avec plus de facilité.

Pendant cet intervalle, il ne le laissoit pas inu

tile, car il l'entretenoit de toutes les choses dont il Mon frère naquit à Clermont, le 19 juin de l'année le voyoit capable. Il lui faisoit voir en général ce que 1625. Mon père s'appeloit Etienne Pascal , président c'étoit que les langues; il lui montroit comme on les en la Cour des Aides, et ma mère Antoinette Begon. avoit réduites en grammaires sous de certaines rèDès que mon frère fut en âge qu'on lui pût parler, gles; que ces règles avoient encore des exceptions il donna des marques d'un esprit extraordinaire par qu'on avoit eu soin de remarquer; et qu'ainsi l'on les petites reparties qu'il faisoit fort à propos , mais avoit trouvé le moyen par là de rendre toutes les encore plus par les questions qu'il faisoit sur la na- langues communicables d'un pays en un autre.

ture des choses , qui surprenoient tout le monde

. Ce Cette idée générale lui débrouilloit l'esprit et lui

commencement, qui donnoit de belles espérances , ne faisoit voir la raison des règles de la grammaire, de se démentit jamais; car à mesure qu'il croissoit il sorte que, quand il vint à l'apprendre, il savoit pouraugmentoit toujours en force de raisonnement, en quoi il le faisoit , et il s'appliquoit précisément aux sorte qu'il étoit toujours beaucoup au-dessus de son choses à quoi il falloit le plus d'application.

Après ces connoissances, mon père lui en donna Cependant ma mère étant morte dès l'année 1626, d'autres; il lui parloit souvent des effets extraordique mon frère n'avoit que trois ans , mon père se naires de la nature, comme de la poudre à canon, et Forant seul s'appliqua plus fortement au soin de sa d'autres choses qui surprennent quand on les consifamille, et comme il n'avoit point d'autres fils que dère. Mon frère prenoit grand plaisir à cet entretien, celui-là, cette qualité de fils unique et les grandes mais il vouloit savoir la raison de toutes choses; et marques d'esprit qu'il reconnut dans cet enfant lui comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque donnèrent one si grande affection pour lui , qu'il ne mon père ne les disoit pas, ou qu'il disoit celles qu'on put se résoudre à commettre son éducation à un allègue d'ordinaire, qui ne sont proprement que des autre, et se résolut dès lors à l'instruire lui-même, défaites, cela ne le contentoit pas : car il a toujours comme il a fait; mon frère n'ayant jamais entré dans eu une netteté d'esprit admirable pour discerner le duciin collége et n'ayant jamais eu d'autre maître faux; et on peut dire que toujours et en toutes choque mon père.

ses la vérité a été le seul objet de son esprit , puisque En l'année 1631, mon père se retira à Paris, nous jamais rien ne l'a pu satisfaire que sa connoissance. Imena tous, et y établit sa demeure. Mon frère, qui Ainsi dès son enfance il ne pouvoit se rendre qu'à ce n'avoit que huit ans, reçut un grand avantage de qui lui paroissoit vrai évidemment; de sorte que, cette retraite, dans le dessein que mon père avoit de quand on ne lui disoit pas de bonnes raisons, il en l'elever; car il est sans doute qu'il n'auroit pas pu en cherchoit lui-même, et quand il s'éloit attaché à prendre le même soin dans la province , où l'exercice quelque chose , il ne la quittoit point qu'il n'en eût de sa charge et les compagnies continuelles qui trouvé quelqu'une qui le pût satisfaire. Une fois alordoient chez lui l'auroient beaucoup détourné : entre autres quelqu'un ayant frappé à table un plat mais il étoit à Paris dans une entière liberté; il s'y de faience avec un couteau , il prit garde que cela appliqua tout entier, et il eut tout le succès que pu- rendoit un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut rent avoir les soins d'un père aussi intelligent et aussi mis la main dessus, cela l'arrêta. Il voulut en même affectionné qu'on le puisse être.

temps en savoir la cause, et cette expérience le porta

à en faire beaucoup d'autres sur les sons. Il y re-étoit, sans que mon frère l'entendit; il le trouva si marqua tant de choses qu'il en fit un traité à l'âge de fort appliqué, qu'il fut long-temps sans s'apercevoir douze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné. de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus sur

Son génie pour la géométrie commença à paroître pris, ou le fils de voir son père, à cause de la délorsqu'il n'avoit encore que douze ans , par une ren fense expresse qu'il lui en avoit faite, ou du père de contre si extraordinaire , qu'il me semble qu'elle mé- voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la rite bien d'être déduite en particulier.

surprise du père fut bien plus grande, lorsque lui Mon père étoit homme savant dans les mathéma- ayant demandé ce qu'il faisoit, il lui dit qu'il chertiques, et avoit habitude par là avec tous les habiles choit telle chose qui étoit la trente-deuxième propogens en cette science, qui étoient souvent chez lui; sition du premier livre d’Euclide. Mon père Ini demais comme il avoit dessein d'instruire mon frère manda ce qui l'avoit fait penser à chercher cela : il dans les langues, et qu'il savoit que la mathéma- dit que c'étoit qu'il avoit trouvé telle autre chose; et tique est une science qui remplit et qui satisfait sur cela lui ayant fait encore la même question, il lui beaucoup l'esprit , il ne voulut point que mon frère dit encore quelques démonstrations qu'il avoit faites; en eùt aucune connoissance, de peur que cela ne et enfa en rétrogradant et s'expliquant toujours par le rendit négligent pour la latine et les autres langues les noms de rond et de barre, il en vint à ses définidans lesquelles il vouloit le perfectionner. Par cette tions et à ses axiomes. raison il avoit serré tous les livres qui en traitent, et Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la il s'abstenoit d'en parler avec ses amis en sa pré- puissance de ce génie, que sans lui dire mot il le sence; mais cette précaution n'empêchoit pas que la quitta et alla chez M. Le Pailleur, qui étoit son ami incuriosité de cet enfant ne fût excitée, de sorte qu'il time, et qui étoit aussi très-savant. Lorsqu'il y fut prioit souvent mon père de lui apprendre la mathé- arrivé, il y demeura immobile comme un homme matique; mais il le lui refusoit, lui promettant cela transporté. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant comme une récompense. Il lui promettoit qu'aussitôt même qu'il versoit quelques larmes, fut épouvanté, qu'il sauroit le latin et le grec, il la lui apprendroil. et le pria de ne lui pas céler plus long-temps la cause Mon frère, voyant cette résistance, lui demanda un de son déplaisir. Mon père lui répondit : « Je ne pleure jour ce que c'étoit que cette science et de quoi on y pas d'affliction, mais de joie; vous savez les soins traitoit; mon père lui dit en général que c'étoit le que j'ai pris pour ôter à mon fils la connoissance de moyen de faire des figures justes, et de trouver les la géométrie, de peur de le détourner de ses autres proportions qu'elles avoient entre elles, et en même études : cependant voici ce qu'il a fait.» Sur cela il lui temps lui défendit d'en parler davantage et d'y pen- montra tout ce qu'il avoit trouvé, par où l'on pouser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvoit demeurer voit dire en quelque façon qu'il avoit inventé les madans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture, thématiques. M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que la mathématique donnoit des moyens de faire des que mon père l'avoit été, et il lui dit qu'il ne trouvoit figures infailliblement justes, il se mit lui-même à pas juste de captiver plus long-temps cet esprit, et rêver sur cela à ses heures de récréation; et étant de lui cacher encore cette connoissance; qu'il falloit seul dans une salle où il avoit accoutumé de se diver- | lui laisser voir les livres sans le retenir davantage.

lui donna carreaux, cherchant les moyens de faire , par exem- les éléments d'Euclide pour les lire à ses heures de ple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont récréation. Il les vit et les entendit tout seul sans les côtés et les angles fussent égaux, et les autres avoir jamais eu besoin d'aucune explication; et penchoses semblables. Il trouvoit tout cela lui seul; en dant qu'il les voyoit , il composoit, et alloit si avant, suite il cherchoit les proportions des figures entre qu'il se trouvoit régulièrement aux conférences qui elles. Mais comme le soin de mon père avoit été si se faisoient toutes les semaines, où tous les habiles grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savoit gens de Paris s'assembloient pour porter leurs oupas même les noms. Il fut contraint de se faire lui- vrages, ou pour examiner ceux des autres '. Mon même des définitions ; il appeloit un cercle un rond, frère y tenoit fort bien son rang, tant pour l'examen une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces que pour la production; car il étoit de ceux qui y définitions il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites; et comme l'on va de l'un à Cette société, dont l'amitié et le goût pour les sciences forl'autre dans ces choses, il poussa ses recherches si moient le double lien, se composoit du pére Mersenne, de Roavant, qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième pro- berval, Mydorge, Carcavi, Le Pailleur, et de plusieurs autres

savants distingués. Elle fut le berceau de l'Académie royale des position du premier livre d’Euclide. Comme il en

Sciences, dont l'autorité souveraine sanctionna l'existence en étoit là-dessus, mon père entra dans le lieu où il

1666. (AIMĖ-MARTIN.)

tir, il prenoit du charbon et faisoit des figures sur des Mon père, ayant trouvé cela à propos ,

portoient le plus souvent des choses nouvelles. On Cet ouvrage a été considéré comme une chose voyoit souvent aussi dans ces assemblées-là des pro- nouvelle dans la nature d'avoir réduit en machine positions qui étoient envoyées d'Italie, d'Allemagne une science qui réside tout entière dans l'esprit , et et d'autres pays étrangers, et l'on prenoit son avis d'avoir trouvé le moyen d'en faire toutes les opérasur tout avec autant de soin que de pas un des au tions avec une entière certitude, sans avoir besoin tres; car il avoit des lumières si vives, qu'il est de raisonnement. Ce travail le fatigua beaucoup, non arrivé quelquefois qu'il a découvert des fautes dont pas pour la pensée ou pour le mouvement qu'il trouva les autres ne s'étoient point aperçus. Cependant il sans peine, mais pour faire comprendre aux oun'employoit à cette étude de géométrie que ses heu- vriers toutes ces choses. De sorte qu'il fut deux ans res de récréation; car il apprenoit le latin sur les à le mettre dans cette perfection où il est à présent'. règles que mon père lui avoit faites exprès. Mais Mais cette fatigue et la délicatesse où se trouvoit comme il trouvoit dans cette science la vérité qu'il sa santé depuis quelques années, le jelèrent dans des avoit si ardemment recherchée, il en étoit si satis- incommodités qui ne l'ont plus quitté; de sorte qu'il fait , qu'il y mettoit son esprit tout entier; de sorte nous disoit quelquefois que depuis l'âge de dix-huit que, pour peu qu'il s'y appliquât, il y avançoit telle ans il n'avoit pas passé un jour sans douleur. Ces ment , qu'à l'âge de seize ans il fit un Traité des Co- incommodités néanmoins n'étant pas toujours dans niques qui passa pour être un si grand effort d'esprit, une égale violence, dès qu'il avoit un peu de relåqu'on disoit que depuis Archimède on n'avoit rien che, son esprit se portoit incontinent à chercher vu de cette force. Les habiles gens étoient d'avis quelque chose de nouveau. qu'on les imprimât dès lors, parcequ'ils disoient Ce fut dans ce temps-là et à l'âge de vingt-trois qu’encore que ce fût un ouvrage qui seroit toujours ans qu'ayant vu l'expérience de Toricelli, il inventa admirable , néanmoins si on l'imprimoit dans le ensuite et exécuta les autres expériences qu'on temps que celui qui l'avoit inventé n'avoit encore nomme ses expériences; celle du vide, qui prouvoit si que seize ans, cette circonstance ajouteroit beaucoup clairement que tous les efiets qu'on avoit attribués à sa beauté : mais comme mon frère n'a jamais eu

La seur de Pascal oublic ici une aventure singulière, et qui de passion pour la réputation, il ne fit pas de cas de

est cependant la préface indispensable de l'invention du jeune ola; et ainsi cet ouvrage n'a jamais été imprimé'. géomètre. En 1658, le gouvernement ayant ordonné des re

Durant tous ces temps-là il continuoit toujours tranchements sur les rentes de l'Hôtel-de-Ville de Paris, d'apprendre le latin et le grec; et outre cela, pen- l'ordre fut donné par le cardinal de Richelieu de l'enfermer a

Étienne Pascal prit parti contre cette mesure spoliatrice, et dant et après le repas, mon père l'entretenoit tantôt la Bastille. Instruit à temps, il se déroba à la colère du ministre. de la logique, tantôt de la physique et des autres et s'enfuit en Auvergne. Vers cette époque, la duchesse d'Aiparties de la philosophie; et c'est tout ce qu'il en a guillon voulut faire représenter devant le cardinal une pièce de

Scudéry, intitulée : l’Amour tyrannique, et jeta les yeux pour appris, n'ayant jamais été au collége ni eu d'autres l'un des róles sur Jacqueline Pascal, seur cadette de Blaisc. maitres pour cela non plus que pour le reste. Mon La piece fut représentée le 5 avril 4659, et la jeune fille s'acpère prenoit un plaisir tel qu'on le peut croire de ces quitta si bien de son rôle, que le cardinal de Richelieu lui acgrands progrès que mon frère faisoit dans toutes les corda la grace de son père, qu'elle avoit osé lui demander dans

une supplique en vers. Bien plus, le ministrc voulut voir le cousciences , mais il ne s'aperçut pas que les grandes et pable, et, frappé de ses vastes connoissances , il résolut de l'emcontinuelles applications dans un âge si tendre pou- ployer, et lui accorda, peu de temps après, l'intendance de Rouen. voient beaucoup intéresser sa santé; et en effet elle Dans l'exercice de cet emploi, qu'il remplit pendant sept ancommença d’élre altérée dès qu'il eut atteint l'âge nées. Étienne Pascal apprit à son fils les opérations de calcul,

et ce fut dans l'intention d'abréger ce travail que l'enfant inde dix - huit ans. Mais comme les incommodités

venta la machine arithmétique. La combinaison et l'exécution qu'il ressentoit alors n'étoient pas encore dans une de cette machine, qui exécute mécaniquement tous les calculs grande force, elles ne l'empêchèrent pas de con sans autre secours que ceux des yeux et de la main, lui donnetinuer toujours dans ses occupations ordinaires, de

rent des peines incroyables, et finirent par altérer sa santé.

Étonné de cette découverte, le célèbre Leibnitz voulut encore sorte que ce fut en ce temps-là et à l'âge de dix-neuf la perfectionner; mais de nos jours, en Angleterre, un célèbre ans qu'il inventa cette machine d'arithmétique par mécanicien nommé Babbage, suivant toujours la même idée, laquelle on fait non-seulement toutes sortes de sup est parvenu à composer une machine mathématique qui répatations sans plume et sans jetons , mais on les fait géométre, le mouvement des astres et le retour des éclipses

.

sout les problèmes les plus compliqués, et calcule, comme un même sans savoir aucune règle d'arithmétique, et Ainsi l'invention de Pascal a été le point de départ de cette invenavec une sûreté infaillible.

tion prodigieuse. Nous remarquerons que la plupart des décou

vertes de Pascal avoient un but d'utilité générale. Ainsi il in"Ce Traité des Sections coniques étonna Descartes lui venta la brouette , autrement nommée vinuigrette, ou chaise me me, et ce grand philosophe s'obstina à le regarder comme roulante trainée à bras d'homme, et le haquet, ou charrette l'ouvrage des maitres de Pascal, ne pouvant croire qu'un en à longs brancards, qui est une heureuse combinaison du levier fant de seize ans en fût l'auteur. (A. M.)

et du plan incliné. (A. M.)

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jusque-là à l'horreur du vide , sont causés par la pe- étoient dans ce faux prineipe, que la raison humaine santeur de l'air'. Cette occupation fut la dernière où est au-dessus de toutes choses, et qui ne connoissent il appliqua son esprit pour les sciences humaines, et pas la nature de la foi ; et ainsi cet esprit si grand, si quoiqu'il ait inventé la roulette après, cela ne con- vaste et si rempli de curiosités, qui cherchoit avec tredit point à ce que je dis ; car il la trouva sans y tant de soin la cause et la raison de tout, étoit en penser, et d'une manière qui fait bien voir qu'il n'y même temps soumis à toutes les choses de la reliavoit pas d'application, comme je dirai dans son lieu. gion comme un enfant; et cette simplicité a régné

Immédiatement après cette expérience, et lors- en lui toute sa vie : de sorte que depuis même qu'il qu'il n'avoit pas encore vingt-quatre ans, la provi- se résolut de ne plus faire d'autre étude que celle de dence de Dieu ayant fait naitre une occasion qui l'o- la religion, il ne s'est jamais appliqué aux questions bligea de lire des écrits de piété, Dieu l'éclaira de curieuses de la théologie , et il a mis toute la force de telle sorte par cette lecture , qu'il comprit parfaite- son esprit à connoitre et à pratiquer la perfection de ment que la religion chrétienne nous oblige à ne la morale chrétienne, à laquelle il a consacré tous les vivre que pour Dieu, et à n'avoir point d'autre ob- talents que Dieu lui avoit donnés, n'ayant fait autre jet que lui; et cette vérité lui parut si évidente, si chose dans tout le reste de sa vie que méditer la loi nécessaire et si utile, qu'elle termina toutes ses re de Dieu jour et nuit. cherches : de sorte que dès ce temps-là il renonça à Mais quoiqu'il n'eût pas fait une étude particulière toutes les autres connoissances pour s'appliquer uni- de la scolastique, il n'ignoroit pourtant pas les déquement à l'unique chose que Jésus-Christ appelle cisions de l'Eglise contre les hérésies qui ont été innécessaire.

ventées par la subtilité de l'esprit; et c'est contre ces Il avoit été jusqu'alors préservé par une protec- sortes de recherches qu'il étoit le plus animé, et Dieu tion de Dieu particulière de tous les vices de la jeu- lui donna dès ce temps-là une occasion de faire panesse; et ce qui est encore plus étrange à un esprit roitre le zèle qu'il avoit pour la religion. de cette trempe et de ce caractère, il ne s'étoit ja Il étoit alors à Rouen , où mon père étoit employé mais porté au libertinage pour ce qui regarde la re- pour le service du roi, et il y avoit aussi en ce même ligion, ayant loujours borné sa curiosité aux choses temps un homme qui enseignoit une nouvelle philonaturelles. Il m'a dit plusieurs fois qu'il joignoit cette sophie qui attiroit tous les curieux. Mon frère, ayant obligation à toutes les autres qu'il avoit à mon père, été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses qui, ayant lui-même un très-grand respect pour la amis, y fut avec eux : mais ils furent bien surpris religion , le lui avoit inspiré dès l'enfance, lui don- dans l'entretien qu'ils eurent avec cet homme , qu'en nant pour maximes que tout ce qui est l'objet de la leur débitant les principes de sa philosophie, il en foi, ne le sauroit être de la raison, et beaucoup moins tiroit des conséquences sur des points de foi cony être soumis. Ces maximes , qui lui étoient souvent traires aux décisions de l'Eglise. Il prouvoit par ses réitérées par un père pour qui il avoit une très raisonnements que le corps de Jésus-Christ n'étoit grande estime, et en qui il voyoit une grande science pas formé du sang de la sainte Vierge, mais d'une accompagnée d'un raisonnement fort net et fort puis- autre matière créée exprès, et plusieurs autres chosant, faisoient une si grande impression sur son es ses semblables. Ils voulurent le contredire; mais il prit, que quelques discours qu'il entendit faire aux demeura ferme dans ce sentiment. De sorte qu'ayant libertins, il n'en étoit nullement ému; et quoiqu'il considéré entre eux le danger qu'il y avoit de laisser .fût fort jeune, il les regardoit comme des gens qui la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui

avoit des sentiments erronés, ils résolurent de l'aver1 La pesanteur de l'air fut démontrée par l'ingénieuse expé- tir premièrement, et puis de le dénoncer s'il résisrience du baromètre, sur le Puy-de-Dôme, expérience faite le toit à l'avis qu'on lui donnoit. La chose arriva ainsi, 19 septembre 1648. Baillet accuse Pascal d'ingratitude envers Descartes, et même de plagiat, à propos de cette expérience; étoit de leur devoir de le dénoncer à M. du Bellay,

car il méprisa cet avis : de sorte qu'ils crurent qu'il mais Baillet a tort, ce qui lui arrive assez souvent. Voici, en quelques mots, toute l'histoire de cette découverte. Galilée qui faisoit pour lors les fonctions épiscopales dans le soupçonne la pesanteur de l'air. et le premier nie l'horreur du diocèse de Rouen, par commission de M. l'archevêvide; Toricelli conjecture qu'elle produit la suspension de l'eau dans les pompes, à une élévation de trente-denx pieds; enfin que. M. du Bellay envoya querir cet homme, et, Pascal convertit toutes les conjectures en démonstration, en l'ayant interrogé, il fut trompé par une confession imaginant l'expérience du Puy-de-Dôme, moyen neuf et déci- de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa main, sif, qui ne laissa plus aucun doute sur la pesanteur de l'air. Les

faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette impordeux traités de Pascal sur l'Équilibre des Liqueurs et sur la

tance, qui lui étoit donné par trois jeunes hommes. Pesanteur de la masse de l'Air furent acbevés en l'année 1653 ; mais ils ne furent imprimés pour la première fois qu'en

Cependant aussitôt qu'ils virent cette confession de 1663, un an après la mort de l'auteur. (A. M.)

foi, ils connurent ce défaut; ce qui les obligea d'aller

trouver à Gaillon M. l'archevêque de Rouen, qui, Il avoit entre autres incommodités celle de ne ayant examiné toutes ces choses, les trouva si im- pouvoir rien avaler de liquide , à moins qu'il ne fût portantes, qu'il écrivit une patente à son conseil, et chaud; encore ne le pouvoit-il faire que goutte à donna un ordre exprès à M. du Bellay de faire ré- goutte : mais comme il avoit outre cela une douleur tracter cet homme sur tous les points dont il étoit de tête insupportable, une chaleur d'entrailles excesaccusé, et de ne recevoir rien de lui que par la com sive et beaucoup d'autres maux, les médecins lui munication de ceux qui l'avoient dénoncé. La chose ordonnèrent de se purger de deux jours l'un dufut exécutée ainsi , et il comparut dans le conseil de rant trois mois ; de sorte qu'il fallut prendre toutes M. l'archevêque, et renonça à tous ses sentiments : ces médecines, et pour cela les faire chauffer et les et on peut dire que ce fut sincèrement; car il n'a ja- avaler goutte à goutte : ce qui étoit un véritable supmais témoigné de fiel contre ceux qui lui avoient plice, et qui faisoit mal au cæur à tous ceux qui causé cette affaire : ce qui fait croire qu'il étoit lui- étoient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais même trompé par les fausses conclusions qu'il tiroit plaint. de ses faux principes. Aussi éloit-il bien certain qu'on La continuation de ces remèdes, avec d'autres n'avoit eu en cela aucun dessein de lui nuire, ni qu'on lui fit pratiquer, lui apportèrent quelque soud'autre vue que de le détromper par lui-même, et lagement, mais non pas une santé parfaite; de sorte l'empêcher de séduire les jeunes gens qui n'eussent que les médecins crurent que pour la rétablir entièpas été capables de discerner le vrai d'avec le faux rement il falloit qu'il quittât toute sorte d'applicadans des questions si subtiles. Ainsi cette affaire se tion d'esprit, et qu'il cherchåt autant qu'il pourroit termina doucement; et mon frère continuant de les occasions de se divertir. Mon frère eut quelque chercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu, peine à se rendre à ce conseil, parcequ'il y voyoit cet amour de la profession chrétienne s'enflamma de du danger : mais enfin il le suivit, croyant être telle sorte dès l'âge de vingt-quatre ans, qu'il se ré- obligé de faire tout ce qui lui seroit possible pour repandoit sur toute sa maison. Mon père même n'ayant mettre sa santé, et il s'imagina que les divertissepas de honte de se rendre aux enseignements de son ments honnêtes ne pourroient pas lui nuire; et ainsi fils, embrassa pour lors une manière de vie plus il se mit dans le monde. Mais quoique par la misériexacte par la pratique continuelle des vertus jusqu'à corde de Dieu il se soit toujours exempté des vices , sa mort, qui a été tout-à-fait chrétienne; et ma sæur néanmoins comme Dieu l'appeloit à une plus grande qui avoit des talents d'esprit tout extraordinaires , et perfection, il ne voulut pas l'y laisser, et il se servit qui étoit dès son enfance dans une réputation où de ma seur pour ce dessein; comme il s'étoit autrepeu de filles parviennent, fut tellement touchée des fois servi de mon frère lorsqu'il avoit voulu retirer discours de mon frère, qu'elle se résolut de renoncer

ma sæur des engagements où elle étoit dans le monde. à tous ces avantages qu'elle avoit tant aimés jus

Elle étoit alors religieuse, et elle menoit une vie qu'alors, pour se consacrer à Dieu tout entière, si sainte , qu'elle éditioit toute la maison : étant en comme elle a fait depuis, s'étant fait religieuse cet état, elle eut de la peine de voir que celui à qui dans une maison très sainte et très austère, où elle a elle étoit redevable, après Dieu, des graces dont elle fait un si bon usage des perfections dont Dieu l'avoit jouissoit , ne fût pas dans la possession de ces graces ; ornée , qu'on la trouvée digne des emplois les plus et comme mon frère la voyoit souvent, elle lui en difficiles

, dont elle s'est toujours acquittée avec toute parloit souvent aussi , et enfin elle le fit avec tant de la fidélité imaginable, et où elle est morte sainte- force et de douceur, qu'elle lui persuada ce qu'il lui ment le 4 octobre 1661 , âgée de trente-six ans. avoit persuadé le premier, de quitter absolument le

Cependant mon frère, de qui Dieu se servoit pour monde; en sorte qu'il se résolut de quitter tout-àopérer tous ces biens , éloit travaillé par des maladies fait toutes les conversations du monde, et de retrancontinuelles et qui alloient toujours en augmentant. cher toutes les inutilités de la vie au péril même de sa Mais comme alors il ne connoissoit pas d'autre science santé, parcequ'il crut que le salut éloit préférable à que la perfection, il trouvoit une grande différence toutes choses. entre celle-là et celle qui avoit occupé son esprit jus Il avoit pour lors trente ans, et il étoit toujours inqu'alors ; car au lieu que ses indispositions retardoient firme; et c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé la le progrès des autres , celle-ci au contraire le perfec- manière de vivre où il a été jusqu'à la mort'. tionnoit dans ces mêmes indispositions par la patience admirable avec laquelle il les souffroit. Je me conten

1 Il y a ici une assez longue lacune ; Mme Périer ne parle ni terai , pour le faire voir, d'en rapporter un exemple: des questions proposées à Pascal par Fermat

, et discutées dans des Provinciales, qui parurent trois ans plus tard, en 1636, ni

les lettres de ces deux grands géomètres, et qui avoient produit " A Port-Royal.

cn 1654 le Traité du triangle arithmélique; ouvrage très

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