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acquiert toute sa dignité et ses grâces, c'est celle où la civilisation est très-développée; sans toucher encore au terme, où commencent ses abus et ses écarts ; où elle tempère les moeurs grossières, mais sans les avoir encore amollies et dépravées: celle où les hommes ont surtout le besoin de s'estimer; et où leur estime est encore à un grand prix ; celle où les femmes sortent de cet esclavage solitaire , où elles sont condamnées, pendant tout le temps de la rusticité de l'homme; où les affections qu'elles inspirent se mêlent à la passion de la gloire ; où la gloire commence à être distribuée par leurs mains; où elles inspirent le mérite, en même temps que l'amour, parce que le mérite est encore le meilleur moyen de leur plaire; celle où la gloire protége, embellit et adoucit une nation; car, pour en jouir, il faut la faire

pardonner; et la victoire ramène l'humanité, que l'ambition avait étouffée; celle enfin où les arts, toujours tributaires de l'amour et de la gloire, viennent les chanter, et fleurir à l'abri de la prospérité publique; c'est le temps qui suivit la défaite des Perses, chez les Grees; celui qui suivit la destruction de Carthage, à Rome; et celui de la chevalerie, chez les nations modernes; depuis que les arts de l'Italie, et les møurs de l'Orient eurent donné quelque politesse aux sentimens, et quelque décoration aux meurs.

Mais tout change, dès qu'une nation en est au point, où on abuse de la sociabilité. Tout paraît servir la générosité, à cette époque; tout lui nuit en effet. Un poison secret corrompt la sagesse et les vertus même de ces siècles. En vain le commerce, devenu universel, a rapproché les nations, les a dépouillées de leurs vieilles haines; et a porté au moins quelque humanité, dans leurs guerres; en vain la philosophie a réclamé les droits de l'homme et du citoyen; et les lui a rendus, au moins, dans les livres; en vain les sciences, toujours plus sages dans leur marche, et plus heureuses dans leurs travaux, semblent inviter l'homme à ne pas dégénérer, dans ses vertus, de la sublimité de son génie; en vain les arts étendent et perfectionnent la sensibilité ; et promettent l'immortalité aux belles actions; en vain la misère et l'opulence se trouvent-elles sans cesse en présence; et pourraient-elles, si aisément, faire un échange de bénédictions et de bienfaits : tous ces principes de générosité resteront stériles ; des causes contraires leur résistent et agissent plus puissamment.

La philosophie a tout pesé, tout apprécié, tout remis à sa place; elle a dit ce qui est juste, ce qui est bon, ce qui est beau; mais peu

d'hommes ont compris ses leçons; et un bien plus petit nombre encore les a adoptées. La plupart voient les vices de la société, avec cette superstition, qu'on a pour les choses anciennes; et souvent ces hommes trouvent leur bien propre, dans les abus. Voulez-vous qu'ils s'accusent, qu'ils se réforment eux-mêmes? Quelquefois cependant ils approuveront ce qu'elle enseigne; mais comme des points de doctrine, et non comme des objets de pratique. Tel homme qui s'enthousiasme au théâtre pour une vertu antique, la défendrait à son fils, comme la plus haute extravagance. Eh! qui oserait acheter une vertu , par un ridicule? On n'a plus ce courage-là. D'ailleurs la philosophie réforme si

peu les moeurs du siècle ; et les moeurs mêmes des philosophes sont souvent si loin de leurs maximes, qu'on ne se figure pas qu'ils nous les proposent sérieusement. La philosophie fera cependant une révolution sensible, dans les choses où le goût du siècle la secondera. Elle décréditera les guerres , parce que les guerres fatiguent la mollesse des moeurs. Elle dissipera les animosités religieuses, parce qu'elles portent du trouble dans le commerce de la vie ; et qu'elles lui ộtent des agrémens. Elle étendra la culture et le goût des sciences et des arts, parce qu'ils servent quelquefois à la fortune; et qu'au moins ils embellissent la société. Les arts , qui reçoivent une partie de leur gloire des objets auxquels ils se sont consacrés, ramperont autour de l'opulence; et dégraderont des chefs-d'oeuvre par l'adulation. Les besoins de bienséance sont devenus si nombreux, qu'ils absorbent les fortunes médiocres; ceux du luxe épuiseraient les fortunes les plus considérables : malheur à l'homme, qui s'est asservi au train et au ton des gens de sa condition et de sa fortune! il ne se trouvera jamais en état de rendre un service, tant soit peu important. On craint de tomber dans les privations et les humi, liations de la pauvreté; on ne veut pas non plus risquer de perdre des protections utiles, des liaisons flatteuses ; et on porte cette crainte , jusqu'à la pusillanimité. Les sociétés riches et puissantes promettent des plaisirs de tous côtés; et on s'est fait une habitude de les épuiser tous. Cependant, pour faire des actions généreuses, il faudrait savoir au moins renoncer à quelques plaisirs. On apprend tous les jours à s'estimer moins les uns les autres; et on se reproche souvent un service rendu, comme une duperie. A force de lumières, d'esprit et de philosophie, on se détronipe sur la gloire, comme sur les hommes. Le despotisme, qui veille toujours, et qui a son art, comme ses violences, profite de cet état des choses et des esprits; il se déguise et s'adoucit, pour mieux s'affermir; et c'est toujours un moindre mal. On veut de la magnificence; il la prodigue. Les riches veulent jouir et briller, il s'environne de leụr éclat, et il protége leurs jouissances; les pauvres ne peuvent songer qu'à leurs besoins; il les contient par leurs besoins mêmes; on consent bien à être esclave, mais on ne veut pas le paraitre; il s'impose des formes, il s'enchaîne, en apparence, par des

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