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Se trouva fort dépourvue
Quand la bise 1 fut venue:
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau 2.
Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'oût, foi d'animal,
Intérêt et principal .
La fourmi n'est pas prèteuse;

`1 Bise. Poétique pour l'hiver : c'est le vent du nord. Clé

ment Marot avait dit :

D'autre costé j'oy (j'entends) la bise arriver,
Qui en soufflant me prononce l'hiver.
(Eglog. au Roi.)

2 Vermisseau. La Fontaine, ordinairement très-exact pour tout ce qui touche aux mœurs des animaux, se trompe ici. La cigale ne mange point d'insectes, elle suce la sève des arbres et des arbrisseaux, dans ses trois états de larve, de nymphe et d'insecte parfait.

3 Crier famine. Expression familière; c'est la plainte bruyante de celui qui est réduit à la disette.

▲ Avant l'oût. Avant la moisson, qui se fait au mois d'août, qu'on prononce oût; et ce dernier mot, sous cette forme, dans notre ancien langage, se prend pour la moisson. On disait autrefois un aousteron (ousteron) pour un moisson

neur.

5 Intérêt et principal. Principal représente la chose prêtée ; intérêt, le bénéfice que l'on retire du prêt consenti.

C'est là son moindre défaut 1:
Que faisiez-vous au temps chaud?
Dit-elle à cette emprunteuse.-
Nuit et jour à tout venant 2

Je chantois, ne vous déplaise 3.

C

Vous chantiez! j'en suis bien aise.
Eh bien dansez maintenant ".

C'est là son moindre défaut. Exemple d'ironie enjouée : ce n'est pas par là qu'elle pèche; c'est-à-dire, ce n'est pas la principale qualité de la fourmi.

2 A tout venant au premier venu.

3 Ne vous déplaise: n'est guère le langage d'une emprunleuse. (D'ALEMbert.)

4 Dansez maintenant :

Tout l'esté chanta la cigale

Et l'hyver elle eut la faim vale;
Demande à manger au fourmi :
Que fais-tu tout l'esté? Je chante.
Il est hyver; dance, faineante!
Appren des bestes, mon ami.

(BAÏF.)

La leçon qui découle de cet apologue ne s'accorde guère avec la saine morale, car si nous devons éviter l'imprévoyance de la cigale, nous ne devons pas imiter la dureté de la fourmi. Pour justifier La Fontaine, on a dit que le blâme devait atteindre les inventeurs du sujet et non leur imitateur cette défense n'est pas sérieuse, car en acceptant le thème primitif, La Fontaine est censé l'approuver.

FABLE II.

Le Corbeau et le Renard.

Cff. ESOPE, 216, 208; PHÈDRE, 1, 13. Au moyen âge ce sujet a excité la verve de plusieurs poëtes, notamment de Marie de France et des auteurs du Roman du Renard et de la Farce de l'Avocat Pathelin *.

Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenoit en son bec un fromage,

* Voici le récit que l'auteur anonyme de la Farce de maître Pathelin a mis dans la bouche de Guillemette :

Il m'est souvenu de la fable
Du corbeau que estoit assis
Sur une croix de cinq à six
Toyses de hault, lequel tenoit
Un fromaige au bec: là venoit
Un renard qui vit ce fromaige;
Pensa à luy: Comment l'auray-je?
Lors se mist dessouz le corbeau :
Ha! fist-il, tant as le corps beau,
Et ton chant plein de mélodie!
Le corbeau, par sa cornardie,
Oyant son chant ainsi vanter,
1 Maître corbeau.

Si ouvrit le bec pour chanter,
Et son fromage chet à terre;
Et maistre renard le vous serre
A bonnes dents, et si l'emporte.

Ainsi est-il, je m'en fais forte,
De ce drap; vous l'avez hapé*
Par blasonner, et atrapé
En luy disant de beau langaige
Comme fist renard du fromaige.

Guillemette s'adresse à Pathelin, son mari.

Un noir corbeau dessus un arbre estoit
Et en son bec un fromage portoit.
(CORROZET, fab. II.)

Le titre de maître, aujourd'hui commun aux avocats, aux avoués et aux notaires, se rencontre dans la Farce de Pathelin et dans Rabelais. Dans le premier ouvrage on parle de maître Regnard; dans celui du curé de Meudon, de monsieur de l'Ours, monsieur du Lion.

2 Tenait en son bec un fromage. Ce vers se trouve dans la

Maître renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage:
Hé! bonjour, monsieur du corbeau !

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau1 !
Sans mentir, si votre ramage 2
Se rapporte à votre plumage 3,

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.

fable Ire d'YSOPET I, qui commence ainsi le même sujet :

Sire Tiercelin le corbeau,

Qui cuide (croit) être avenant et beau
Tenait en son bec un frumage.

↑ Que vous êtes joli, etc. J.-J. Rousseau blâme ce vers comme constituant une cheville, une redondance inutile. Ce jugement paraît sévère : entre les deux épithètes, il n'y a pas une vaine synonymie, mais une véritable gradation : la première (joli ) exprime l'idée d'avenant, de ce qui plaît; la seconde (beau) exprime un sentiment d'admiration. Chamfort ne partage pas l'avis de l'auteur d'Émile; à ses yeux, le discours du renard est un chef-d'œuvre.

2 Ramage, ne se dit que du chant des petits oiseaux. Langage de la flatterie.

3 Se rapporte à votre plumage, répond à votre plumage, l'égale.

4 Phénix. Oiseau fabuleux, dont l'histoire remonte aux temps les plus anciens. Il ne paraît pas cependant qu'elle ait jamais été acceptée par les esprits éclairés. Hérodote regarde son existence comme peu vraisemblable : ἔστι δὲ καὶ ἄλλος ὄρνις ἱρός, τῷ οὔνομα φοίνιξ. ἐγὼ μέν μιν οὐκ εἶδον εἰ μὴ ὅσον γραφὴ (II, 73). Tacite se borne à reproduire les traditions qui avaient cours de son temps au sujet de cet oiseau fabuleux. (Ann. VI, 28.) Pline en a fait une description dont nous détachons les lignes suivantes : « (Phœnix) aquilæ narratur magnitudine, auri fulgore circa colla, cetero purpureus, cœru

A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie 1;
Et, pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie 2.
Le renard s'en saisit, et dit: Mon bon monsieur 3,
Apprenez que tout flatteur

leam roseis candam pinnis distinguentibus, cristis fauces caputque plumeo apice honestari. (N. Hist. X, 2.) Du reste il formule ses réserves; Manilius, dont il rapporte le témoignage, sans le garantir, dit que jamais homme n'a vu le phénix manger, et qu'en Arabie cet oiseau est consacré au soleil et vit 660 ans. Il ajoute que, se sentant vieux, il se fait un nid avec de l'écorce de cannelle et de l'encens, et meurt dessus, et que de ses cendres sort un ver qui se change bientôt en oiseau. » Plusieurs Pères de l'Église ont fait du phénix le symbole de la résurrection.

Dans le passage de La Fontaine, le mot phénix est employé au figuré; en ce sens il désigne une personne unique ou rare dans sa carrière, à raison de ses qualités éminentes.

Le corbeau ne se sent pas de joie, c'est-à-dire que l'excès de la joie lui enlève le sentiment de lui-même. Ce vers, vivement critiqué par J.-J. Rousseau, exprime une pensée fort juste, car tout sentiment vif nous met hors de nous.

2 Il ouvre un large bec, etc. Ce vers est admirable, l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert, j'entends tomber le fromage à travers les branches. (J.-J. R.)

3 Mon bon monsieur, etc. La rime de monsieur avec flatteur, défectueuse aujourd'hui pour l'oreille, était exacte au temps de La Fontaine, parce que c'était l'usage alors de faire sonner I'r de monsieur. Ainsi en était-il encore de l'infinitif présent marcher, et du substantif foyer, qui rimaient avec cher. Boileau avait proposé à La Fontaine de substituer chanteur à monsieur; mais notre poëte ne tint pas compte de l'observation: il ne voulut pas renoncer à la fine raillerie qui se trouve dans son bon monsieur.

4 Apprenez que tout flatteur. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui profite de la sottise.

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