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Que je me vas désaltérant 1
Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'elle *;
Et que, par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.-
Tu la troubles ! reprit cette bête cruelle ;
Et je sais que de moi tu médis l'an passé 1.-
Comment l'aurois-je fait, si je n'étois pas né 5 ?
Reprit l'agneau; je tette encor ma mère.
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens;
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge,
Là-dessus, au fond des forêts

Le loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès ".

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1 Que je me vas désaltérant. Il va, non pas boire à longs traits, mais simplement étancher sa soif.

2 Plus de vingt pas au-dessous d'elle. Le loup n'a donc aucun motif de se plaindre.

3 Tu la troubles. Cette brusque interruption marque la colère fougueuse d'un homme qui a tort et qui ne permet pas qu'on se justifie. (BATTEUX.)

4 Et je sais que de moi..., etc. Il n'y a aucune liaison entre ce vers et le précédent, c'est le désordre de raisonnement de la haine.

5 Si je n'étais pas né. Né ne rime pas avec passé : pure négligence.

6 Cette fable est une véritable tragédie... Tout y est clair et bien marqué. Le lieu de la scène, c'est le bord du ruisseau. Les deux acteurs, c'est le loup et l'agneau : leur caractère, la violence et l'innocence; l'action, c'est le démêlé de l'un avec

FABLE XI.

Le Dragon 1 à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues.

Un envoyé du Grand Seigneur

>

Préféroit, dit l'histoire, un jour, chez l'empereur 3 Les forces de son maître à celles de l'empire.

Un Allemand se mit à dire :

2

Notre prince a des dépendants

Qui, de leur chef 4, sont si puissants Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée..

5

l'autre ; le nœud qui tient le lecteur en suspens, est de savoir comment se terminera la querelle. Le dénouement, c'est la mort de l'innocent, d'où sort la morale que le plus faible est souvent opprimé par le plus fort. (BATTEUX.)

▲ Dragon. Animal fabuleux qu'on représente avec des griffes, des ailes et une queue de serpent.

2 Grand Seigneur. Le sultan, l'empereur de Turquie.

3 L'empereur. Celui d'Allemagne. Les Orientaux mettent ce récit dans la bouche du fameux Gengis-Kan, à l'occasion du grand mogol, prince qui dépendait, en quelque sorte, de ses grands vassaux. La Fontaine transporte la scène en Europe.

4 De leur chef. Par eux-mêmes.

5 Soudoyer. Payer une solde à... Ce verbe, dérivé du latin solvere, est aujourd'hui suranné, et a fait place au verbe solder.

Le chiaoux, homme de sens,

Lui dit: Je sais par renommée

Ce que chaque électeur peut de monde fournir;
Et cela me fait souvenir

D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. J'étois en un lieu sûr lorsque je vis passer

Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie. Mon sang commence à se glacer;

Et je crois qu'à moins on s'effraie *.

Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal :
Jamais le corps de l'animal

Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rêvois à cette aventure

Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef 3, Et bien plus d'une queue, à passer se présente.

Le chiaoux. Corruption du mot tchaouch. Les tchaouchs sont des espèces de messagers d'État ou des envoyés du tchaou-bacha, qui portent les ordres du Grand-Seigneur, ou introduisent en sa présence les ambassadeurs.

2 Étrange. Singulière, extraordinaire.

3 Hydre. Serpent fabuleux qui se trouvait à Lerne, bourg de l'Argolide. Les poëtes lui donnaient neuf têtes, et disaient qu'il lui en renaissait plusieurs dès qu'on lui en avait coupé une. Suivant la tradition mythologique, Hercule les abattit toutes de sa massue. C'est l'un des douze travaux que lui imposa Eurysthée.

Rome a, pour ma ruine, une hydre trop fertile
Une tête coupée en fait renaître mille.
(CORNEILLE, Cinna, IV, 2.)

▲ Et je crois qu'à moins on s'effraie. Ironie enjouée.

5. Qu'un seul chef. Qu'une seule tête (caput) : c'est l'acception première du mot.

Me voilà saisi derechef
D'étonnement et d'épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi
Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre.
Je soutiens qu'il en est ainsi

De votre empereur et du nôtre.

FABLE XII.

Les Voleurs et l'Ane,

Cff. ESOPE, f. 39, 96.

Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient;
L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre.
Tandis que coups de poing trottoient 3,

:

1 Ce chef passe, etc. Vers pittoresque.

2 Pour un âne enlevé. Le mot enlevé ne se dit que des corps maniables qu'on emporte en les soulevant. Hercule enlève le trépied d'Apollon. Pluton enlève Proserpine. Cacus dérobe les vaches d'Hercule: on n'enlève point un âne. Cette critique de M. Guillon manque de justesse. Nous lisons dans le récit d'un voyage dans le Turkestan: « Nous étions réduits à les porter (nos ânes) dans nos bras comme de petits enfants, et je ris encore quand je songe à la singulière figure que faisait alors un de nos compagnons, nommé Hadji Yakoub. » (HERMANN VAMBERG'S Reise in mittel Asien. Leipzig, Brockhaus, 1865.)

3 Trottaient. « Tandis qu'on apportait vin et épices, coups de poing commençèrent à trotter. » (RAB., liv. IV, chap. 14.)

Et que nos champions' songeoient à se défendre,
Arrive un troisième larron
Qui saisit maître Aliboron *.

L'âne, c'est quelquefois une pauvre province :
Les voleurs sont tel et tel prince,
Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.
Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois :
Il est assez de cette marchandise *.

1 Champions. Combattants.

2 Maître Aliboron. Homme ignorant, stupide, ridicule, dit le Dictionnaire de l'Académie. Ce mot se trouve dans un Mystère de la Passion A la vue du Sauveur vêtu du manteau dérisoire, comme un insensé, les satellites Gadifer et Griffon s'écrient :

Gadifer Sire roi, maistre aliborum
Griffon : Hoè ! ave, rex Judaorum.

Il se rencontre aussi dans Rabelais, à qui probablement notre poëte l'a emprunté : « Quel diable, dit Panurge, veult prétendre ce maître Aliboron? » Rabelais appelle ainsi un ignorant qui fait le savant. Ce mot Aliboron a exercé la sagacité des commentateurs. M. Guillon le considère comme synonyme de maître fou, comme si l'on disait : ad elleborum, vas à l'ellébore retrouver ta raison. Cette explication vaut celle qui fait dériver alphana d'equus. Suivant l'abbé Huet, ce mot devrait son origine à une anecdote. Un avocat dit un jour dans sa plaidoirie: Nulla ratio est habenda istorum ALIBORUM, voulant faire entendre par là qu'il ne fallait pas tenir compte des alibi invoqués par la partie adverse. Ce génitif audacieux servit par la suite à désigner les avocats de cette force, puis les ignorants en général; et à ce titre, l'âne ne pouvait manquer de le recevoir. Cette interprétation nous semble assez vraisemblable.

3 Au lieu de deux. Trait de naïveté satirique.

4 Il est assez de cette marchandise. Cette marchandise (c'est-à-dire les voleurs) est assez commune.

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