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79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1914

843 R46rn

Tous droits de traduction, de reproduclion et d'adaptation réservés pour tous pays. Copyright by Hachette and Co 1914.

LE ROMAN RÉALISTE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

CHAPITRE I

LE ROMAN PICARESQUE ESPAGNOL. LAZARILLE

DE TORMÈS.

Au xvile siècle et au commencement du xvIII, le roman picaresque a eu trop d'influence sur le développement du roman réaliste français pour qu'on puisse se dispenser d'en signaler ici quelques types et d'en définir le caractère.

Le mot picaro, si l'étymologie en reste incertaine, a du moins un sens très clair. Il désigne, en espagnol, les aventuriers de toute catégorie, qu'aucun scrupule n'embarrasse et qui courent le monde, vivant. en marge de la société et, autant qu'ils peuvent, à ses dépens.

On a appelé depuis longtemps picaresque le roman dont un de ces personnages est le héros, roman généralement autobiographique où c'est le picaro lui-même qui est censé raconter au public ses bonnes et ses mauvaises fortunes.

Cette sorte de fiction est assez particulière à l'Espagne : elle y a eu une longue et brillante desti

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LE ROMAN RKALISTE.

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née. On peut expliquer son apparition et son succès par des raisons littéraires et par des raisons sociales.

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On a souvent remarqué, on peut remarquer aujourd'hui encore dans l'âme espagnole un mélange très intéressant d'ardeur héroïque ou mystique et de réalisme fort positif. Presque à toutes les époques, ces deux dispositions se sont manifestées avec une égale force dans la littérature. Le même temps a vu fleurir la poésie courtoise des Cancioneros et paraître les satiriques Coplas de Mingo Revulgo, naître l'Amadis et la Célestine. Parfois une même æuvre a exprimé à la fois ces deux traits du tempérament national : c'est ainsi que Sancho s'oppose à Don Quichotte, ou maint gracioso à maint cavalier dans la comédie «de cape et d'épée».

En Espagne plus qu'ailleurs, tout excès en l'un ou l'autre sens a naturellement appelé une réaction, et c'est ainsi que le roman picaresque se présente d'abord comme une revanche de la saine raison.

On sait quel développement avait pris en ce pays, dès le début du xvie siècle, la littérature chevaleresque. A Amadis de Gaule, premier de la lignée, avait succédé Esplandian, son fils. Amadis de Grèce, le Chevalier de la Croix, Palmerin d’Olive et Palmerin d'Angleterre, Don Belianis, Tirant le Blanc et tant d'autres étaient venus à leur tour disputer le prix du parfait amour et de la vaillance. Pour rapporter leurs prouesses extravagantes et leurs propos gracieux, les volumes s'étaient ajoutés aux volumes : le curé et le barbier n'en trouvèrent pas moins de cent, «fort gros et bien reliés », dans la bibliothèque du Chevalier de la Manche, et c'est par brassées qu'ils les emportèrent dans la cour pour les jeter au feu. Le conte picaresque arriva à propos

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pour faire la contre-partie de ce romanesque délirant : les faiblesses et même les vices de ses héros parurent intéressants parce qu'on était lassé de tant de vertus surhumaines ; ses aventures vulgaires, mais vraisemblables, reposèrent de l'aventure chimérique. Plusieurs années avant le Don Quicholle, il avait déjà commencé à rétablir un juste équilibre.

D'autre part, ce genre littéraire correspond à une crise grave de la société espagnole, et on peut dire qu'il en est né.

A la fin du xve siècle, on avait pris Grenade et découvert l'Amérique. Les guerres d'Italie avaient suivi ; puis les guerres de France, les guerres d'Allemagne, les guerres des Flandres. Soulevée par un transport héroïque, la nation entière avait poursuivi le rêve impossible d'une monarchie universelle, d'une Espagne effaçant les souvenirs de Rome, imposant au monde une autorité unique, une seule foi. Elle avait usé ses forces dans cette entreprise; elle les avait épuisées à vouloir retenir les morceaux d'un trop vaste empire.

L'or du Nouveau Monde qu'apportaient les galions n'avait guère fait que traverser la Péninsule : il avait surtout servi à entretenir les armées lointaines ; le peu qui en était resté avait été gaspillé sans profit.

L'espoir de quelque prodigieuse fortune, l'esprit d'aventure ou l'ardeur guerrière avaient entraîné hors du sol natal le meilleur de la race, tout ce qui en était l'activité et la force vive.

L'expulsion des Maures et des Juifs avait ruiné en partie le commerce, l'industrie, l'agriculture. Depuis le temps de la Reconquête, l'Espagnol « vieux chrétien » avait gardé le mépris hautain

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