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tant qu'elle est unie à une chose étendue qui se meut par la disposition de ses organes, et qu'on nomme proprement le corps de l'homme. » L'homme est donc tout à la fois matière et esprit et, entre ces deux substances opposées réunies en lui, le seul médiateur possible est Dieu !

VII

De cette union intime de l'âme et du corps va résulter une des preuves de l'existence de la divinité.

Le corps et l'âme sont dépendants l'un de l'autre, toute union supposant la dépendance. Or, la dépendance est un défaut; si donc on imagine un être parfait médiateur entre l'âme et le corps, il doit être pur esprit. La Bruyère, dans son chapitre « Des esprits forts », dira de même : « Je pense, donc Dieu existe. Car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moi-même, je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de moi et qui soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit audessus de ce qui pense. Je le dois donc à un être, qui est au-dessus de moi et qui n'est pas matière. Et c'est Dieu ! »

N'est-il pas d'ailleurs évident, dit Descartes, que nous trouvons en nous-mêmes « l'idée d'un être tout connaissant, tout puissant et extrêmement parfait ».

Or, de ce que nous, qui sommes des êtres imparfaits et finis, nous avons la notion certaine de la perfection et de l'infini, n'en résulte-t-il pas que « cette existence est non seulement possible, mais qu'elle est absolument nécessaire et éternelle ». Concevoir Dieu et concevoir qu'il existe est une seule et même chose. « De cela seul que je ne puis concevoir Dieu que comme existant, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui. » C'est le second adage que La Bruyère, commentant Descartes, présente sous la forme citée.plus haut : « Je pense, donc Dieu existe. »

Syllogisme encore ? — Non. — Axiome! « Vérité inébranlable, » dit Descartes. En d'autres termes, l'existence de Dieu se montre, se constate ; elle ne se démontre pas. Que nous voilà loin des syllogismes de la scolastique, et même des preuves théologiques que nous apporteront plus tard Bossuet et Fénelon ! Pour Descartes, l'affirmation suffit. « Enfin, dit-il énergiquement, s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de leur âme par les raisons que j'ai apportées, je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines. »

Là encore, le raisonnement s'efface devant l'évidence de la formule. L'idée de l'infini, c'est-à-dire de la Divinité, est en moi de façon tellement indiscutable qu'on ne peut la considérer que comme la marque même du Créateur, par lui imprimée d'une façon ineffaçable sur notre âme.

Réduite à ces vérités a priori, la philosophie de Descartes défie toute critique et domine toute controverse.

Quelques mots seulement sur sa morale.

VUI

Et d'abord, on s'est demandé s'il y a une morale carlésienne. De bons esprits l'ont nié et ont soutenu, comme M. Brunetière, que la morale de Descartes n'est à proprement parler que celle de Montaigne, celle des sceptiques de tous les temps et de tous les pays.

Descartes nous dit à la vérité, qu'il a toujours refusé

d'écrire ses pensées sur la morale, « parce qu'il n'y a pas de matière d'où les malins puissent plus aisément tirer des prétextes pour calomnier ».

Quand on le presse trop de se prononcer sur la théorie des incurs, il se dérobe. Dans une lettre à Chanut il allègue « l'animosité des régents et des théologiens ». « Il laisse, dit-il, la morale publique aux souverains et à leurs représentanls autorisés. »

Il ne consent à s'expliquer que sur ce qu'il appelle « la morale par provision, du philosophe ». En un mot, Descartes parait avoir mis en pratique le vieil adage : « Primo vivere, deinde philosophari. — Il est bien de philosopher, mais il faut vivre d'abord, » et il n'était pas éloigné d'ajouter : « Il faut vivre en paix avec soi-même et avec le monde. »

On connaît les quelques maximes de morale qu'il a exposées dans son Discours de la Méthode.

Il explique d'abord pourquoi il lui paraît nécessaire de se fixer une règle provisoire de conduite avant d'avoir déterminé les règles absolues fondées sur la seule raison.

« Comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre et de faire provision de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et, outre cela, d'en avoir soigneusement tracé le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera ; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre inaximes.

« La première dit-il était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sénsés de ceux avec lequels j'aurais à vivre. »

Il est bien loin de se poser en réformateur de l'ordre établi. Il se garde bien de porter jamais la controverse sur le terrain théologique. « Les vérités de la foi, dit-il, ont toujours été les premières dans ma créance, » et il ne cesse de répéter: « J'ai la religion du roi, j'ai la religion de ma nourrice, » exprimant ainsi qu'en matière de vérités révélées, le meilleur est encore de s'en tenir à la foi du charbonnier.

Ce n'est pas lui que passionnera la politique : « Je ne saurais aucunement approuver, dit-il, ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n'étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation; et, si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serais très marri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. »

Il n'aspire qu'à donner une direction à sa vie et à gouverner ses passions.

Dans la conduite de sa vie, il faut avant tout éviter l'irrésolution. C'est l'objet de son second précepte : « Ma seconde maxime, dit-il, était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que

voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même, côté, et ne le changer point pour de faibles raisons; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où, vraisemblablement, ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et, ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables. » . Son troisième précepte, qu'il semble avoir emprunté à Sénèque, c'est qu'on doit vaincre ses désirs. « Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me

l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées. »

Il faut faire de nécessité vertu, être content de son sort. C'est la suprême sagesse « et je crois, dit-il, que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire à l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvrelé, disputer de la félicité avec leurs dieux. »

Voilà certes une morale provisoire qui, pour beaucoup, peut passer pour une morale absolue.

Mais Descartes a une morale plus haute, plus élevée, répandue dans toutes ses cuvres. On a dit que sa morale était un mélange des doctrines stoïciennes et des doctrines épicuriennes. Nous l'admettons non comme une critique, mais comme un éloge. Il faut, selon lui, aimer la vertu non seulement pour elle-même, mais encore, et surtout, pour le contentement qu'elle procure.

Il écrira dans une lettre à la reine Christine : « Le souverain bien consiste en une ferme volonté de bien faire, et au contentement qu'elle produit. » On doit se détacher des choses corporelles, vivre avec l'idée de

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