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INDÉPENDANCE DE LA PHILOSOPHIE.

Le commencement de la philosophie pour Descartes, c'est le doute; cela seul est toute sa méthode. C'est la proclamalion du droit de libre examen. L'avenir de la philosophie était attaché à ce principe. Faire une revue exacte de toutes les idées qui se sont introduites dans l'esprit sans examen et sans contrôle ; rapporter les diverses notions de l'esprit aux facultés qui nous les ont données; discuter la légitimité de ces facultés, et ne l'admettre que sur des raisons invincibles; en général, prendre pour criterium de la vérité la clarté et l'évidence des conceptions, n'est-ce pas rejeter en principe toute autorité, pour ne conserver que celle de la raison, ou, ce qui revient au même, subordonner toute autre autorité à celle-là " ?

Lorsque Descartes se résout à douter de toutes ses idées jusqu'à ce qu'il les ait rapportées à leur source, et de toutes ses facultés jusqu'à ce qu'il ait éprouvé s'il existe des raisons invincibles d'y ajouler foi, il consomme la ruine de l'ancienne philosophie; et lorsqu'après avoir ainsi tout ébranlé il s'arrêle devant l'autorité de la conscience, et déclare qu'il s'y soumel par nécessité, qu'il ne peut plus feindre que cette faculté le trompe, qu'elle échappe à tous les motifs de septicisme que l'histoire et l'imagination lui peuvent fournir, alors il établit le fondement de la spéculation moderne. Je pense, donc je suis; dans ce principe, qui résiste seul au doute méthodique, Descartes place tout ensemble la proscription de toute autorité étrangère et un acte de foi à l'autorité de la raison. Cette autorité reconnue donnc licu aux trois formules suivantes : « Ne rien admettre pour vrai qui ne soit clairement et distinclement conçu comme vrai. Ne retenir une conclusion quand on a oublié les prémisses, c'est-à-dire quand on se souvient qu'on l'a trouvée évidente sans apercevoir actucllement son évidence, que si d'abord on a prouvé que nos facultés naturelles, appliquées à leur objet propre et dans la juste inesure de leur extension, ne peuvent nous tromper. — Admettre la distinction réelle entre deux substances sur cet unique fondement qu'elles peuvent Ctre conçues exister séparément l'une de l'autre. »

1 Il faut chercher sur l'objet de notre étude, non pas ce qu'en ont pensé les autres ni ce que nous soupçonnons nous-mêmes, mais ce que nous pouvons voir clairement et avec évidence ou déduire d'une manière certaine. C'est le seul moyen d'arriver à la science. »

(Règle 3 pour la direction de l'espril.)

RAPPORTS DE LA PILILOSOPHIE ET DE LA FOI.

La philosophie, d'abord servante, puis auxiliaire de la foi, devient ainsi sa rivale; et la question de savoir des deux principes lequel doit céder dans un conflit nait tout aussitôt, ou du moins acquiert une nouvelle importance. Bayle, Leibnitz, Malebranche, tous les philosophes du dixseptième siècle, ont étudié cette question capitale; ils ne l'ont pas fait, ils n'ont pas pu le faire avec assez d'indépendance et d'impartialité. La religion et la philosophie ne diffèrent pas seulement, comme on l'a cru, par leur origine; et c'est une pensée plus brillante que juste de ne voir dans la révélation qu'une anticipation de la Providence sur les découvertes à venir de l'esprit humain. D'autres différences naissent entre la religion et la philosophie de la différence même de leur origine : la révélation, qui prononce au nom de Dieu sur le sort de l'humanité, n'a d'autre borne que nos besoins et la volonté de Dieu; la philosophie, qui s'adresse à la raison, a nécessairement pour limites les limites mêmes de notre intelligence. Leur but est le même, car elles viennent l'une et l'autre pour élever l'homme jusqu'à Dieu; mais la philosophie agile des problèmes que la religion dédaigne, et la religion nous révèle des vérités que la philosophie n'atteint pas.

La révélation, qui n'omet rien de ce qui regarde notre destinée morale, exclut loute speculation d'une importance purement scientifique ; la philosophie, qui ne peut embrasser que ce qui est susceptible de démonstration, renonce à des questions importantes, pour lesquelles les méthodes lui manquent, et, poursuivant ses recherches dans une autre direction, ne nous apprend pas seulement à quitter la terre, mais à la connaitre. La foi ne donne que le nécessaire; elle ne révèle que le fait; elle livre le comment à nos disputes; elle détruit l'inquiétude et non la curiosité; elle annonce la solution et laisse subsister le problème. Intelligible pour tous, universelle, elle ne dédaigne aucune intelligence, et fait balbutier ses dogmes aux petits enfants, tandis que la philosophic s'adresse à des esprits cultivés seulement. L'une a pour base psychologique le besoin de se soumettre, et l'autre le besoin de juger par soi-même, de voir par ses propres yeux, de ne relever que de soi. La philosophie est, par essence, l'esprit d'examen et de liberté; et la religion, l'esprit d'abnégalion, de renonciation, d'obéissance. Il y a des esprits qui se jettent dans la foi, en haine de la raison, par mépris ou par désespoir; d'autres l'embrassent par satigue, et pour y trouver le repos après les orages de la liberté. D'autres enfin se trompent sur la nature de la religion et sur celle de la philosophie; ils croient qu'on peut avoir la loi sans accepler le dogme sur tous les points avec une confiance implicite, ou qu'on mérite encore le nom de philosophe quand on reconnait une autre autorité que celle de la raison. Egale erreur des deux côtés : la religion et la philosophie reposent chacune sur un principe absolu, et par conséquent leur séparation est éternelle.

Toute confusion entre la religion et la philosophic ne peut donc qu'égarer les esprils. Il ne s'ensuit pas qu'elles doivent se combattre; loin de là, car si une religion est vraie, elle est nécessairement d'accord sur tous les points avec une philosophie bien faite. Si la foi vient de Dieu, c'est aussi de lui que vient la raison; il ne peut pas nous avoir formés pour croire naturellement et invinciblement ce qu'il nous ordonnerait ensuite par ses prophètes de rejeter et de détester. La philosophie, en définitive, ne peut nuire à une religion véritable, quoiqu'une école particulière puisse être opposée à la religion.

Pour soutenir l'identité de la religion et de la philosophie, il faudrait être étranger à toute psychologie, et ne tenir aucun compte de la diversité de penchants et de sentiments qui se rencontre parmi les hommes. Cette opinion suppose en outre que ceux qui l'admettent ne croient à la vérité d'aucune religion, s'ils pensent que toute religion est une philosophie incomplète, ou qu'ils ne reconnaissent pas l'autorité de la raison, s'ils pensent que toutespéculation philosophique ne doit être qu'un commentaire de la parole révélée. L'homme a le droit et il sent le besoin de chercher la vérité par luimême, et il n'en résulte pas que Dicu n'ait pu la lui révéler directement sur les points qui concernent le salut. Par conséquent l'existence, la légitimité et l'indépendance de la philosophie son incontestables : la foi en demeure separée par son origine et par sa nature; et tout ce que l'on peut allirmer, c'est qu'une religion vraie et une philosophie bien faite ne peuvent manquer d'être d'accord.

Mais il y a de plus entre la religion et la philosophie celle différence, qu'une religion ne peut se tromper sans périr, car elle parle au nom de Dieu; une philosophie, au contraire, est la recherche incertaine de la vérité, et n'a rien d'infaillible que la lumière même qui la guide. Il ne suffit donc pas de dire , pour éclairer les consciences, que la reli. gion vraie et la philosophie vraie ne peuvent se combattre'; c'est un principe général excellent, mais qui suppose la reli

1 Cf. Leibnitz, De verd niethodo philosophiæ et theologiæ.

gion bien interprétée et la philosophie bien faite; ce n'est pas une règle de conduite. Distinguer dans ses opinions et admettre comme philosophe ce qu'on rejette coinme chrétien, c'est tenter une scission impossible et faire deux hommes d'un seul 1. Il n'y a donc pas lieu à hésiter; si l'on veut rester attaché à une croyance religieuse tout en faisant de la philosophie, il faut prendre son parti, dès le commencement, de renoncer purement et simplement à celles de ses découvertes qui ne seront pas d'accord avec la foi. C'est dans ce sens que Descartes, avant de douter, a voulu mettre à part“ comme dans une arche sainte les vérités révélées. Ce sage et ferme génie a cru qu'il pouvait être philosophe et rester chrétien ; mais il a compris en même temps qu'il y avait séparation complète et profonde entre la religion et la philosophie ; qu'on pouvait, selon sa croyance, les subordonner l'une à l'autre, mais qu'on ne pouvait les identifier et les unir. N'oublions pas seulement, pour rester fidèles à l'esprit de Descartes et à la vérité, que le principe de la révélation, pour être admis, doit être contrôlé par la raison 2; la raison, en le prenant pour maître, le choisit et ne le subit pas, et fait en abdiquant acte de souveraineté.

AUTORITÉ DE LA CONSCIENCE.

Je pense , donc je suis, n'est pas un enthymème dont la majeure serait : « Point de phénomène sans substance, » ou : « Point d'action sans argent, » Il n'y a point là de conclu

I Concile de Latran, V, sess. 8 : « Toute assertion contraire à la foi est absolument fausse. » S. Aug., ép. 145 à Marcellin : « Si quæ ratio contra divinarum Scripturarum auctoritatem redditur, quamlibet acuta sit, fallit verisimilitudine, nam vera esse non potest. »

? Clém. d'Al, Strom., 1. 1: «Græca philosophia ad doctrinam Salvatoris accedens, non potentiorem facit veritatem, sed sophisticam adversùs eam impressionem imbecillem reddens, propulsansque dolosas contra veritatem insidias, congruens vineæ sepimentum et vallum dicitur. »

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