Page images
PDF
EPUB

de l'unité. Toute chose créée a de l'unité par son fond, qui vient de Dieu. Le procédé même de la science en contient la preuve : la science généralise; elle arrive à des généralisations de deux sortes : les unes sont l'expression, les autres la loi des faits particuliers. Plus elle avance dans la connaissance des choses , plus elle se simplifie; plus elle découvre d'harmonie et de rapports, plus elle aperçoit la vanité des différences; bientôt à ses yeux le monde entier dépend de quelques lois, et ces lois mêmes dépendent d'un Dieu, et ce Dieu, centre commun, unique, un de toute espèce et de toute forme d'unité, fait sortir de lui, c'est-à-dire, non de sa substance, mais de sa volonté, la vie, qui, à mesure qu'elle s'en éloigne, devient multiple. C'est pour cela qu'il y a plus de simplicité dans les lois que dans les individus, et dans les substances que dans les modes.

Il y a des philosophes qui ignorent ou qui oublient que Dieu est le souverain intelligible, et que par conséquent nul esprit ne peut penser sans penser à lui. Ceux-là cherchent dans le monde, pour l'introduire dans l'esprit, une idée que l'esprit possède déjà et que le monde ne lui pourrait donner, et ils n'arrivent qu'à faire un Dieu à l'image de l'homme, comme si l'on voulait en accumulant des quantités arriver à une idée complète de l'infini. D'autres oublient que le souverain intelligible, qui ne peut être absent d'aucune intelligence, ne peut être entendu complétement que par une intelligence sans limite, et que par conséquent il est et doit être à jamais incompréhensible pour nous. Ces philosophes raisonnent sur la nature de Dieu comme s'ils la connaissaient dans son fond, et ils arrivent par le chemin opposé au même résultat que les premiers : car, ne pouvant ni inventer un sixième sens, ni rien imaginer en dehors de leurs perceptions psychologiques, ils assimilent la puissance de Dieu, pour sa nature, sinon pour son degré, à la puissance humaine. Et alors de deux choses l'une : ou le monde est en

Dieu, comme son acte ou sa pensée, ou il est hors de Dieu , dans une matière indépendante de Dieu. Le premier système est le panthéisme, et le second est le dualisme. L'idée de Dieu est primitive et non acquise; rien en Dieu n'est analogue aux ètres finis ; il ne faut pas dire: entre l'infini et le fini, pas de mesure commune; mais bien le fini est une quantité, et l'infini est immobile et incommensurable. Dieu est nécessairement intelligible et nécessairement incompréhensible. La puissance en lui et en nous n'est pas univoque. Nous pouvons former et diriger; il est créateur. Si tous les panthéistes admettaient expressément toutes les conséquences de leur système, et tous les partisans de la création celles du leur , il y aurait moins de difficultés en métaphysique ; mais les uns ont peur de mettre trop bas la moralité de l'homme, et les autres son intelligence. Le courage d'esprit est aussi nécessaire à la philosophie que la sagacité.

On échoue quand on veut expliquer l'acte de la création : métaphores pour métaphores, aucun système n'explique ni la conception ni la création du multiple par celui qui est l'unité et l'être; mais il est certain que l'acte de Dieu est simple et un, et que le produit de cet acte est d'autant plus simple qu'il est plus près de la puissance productrice. Qu'est-ce donc que l'on demande quand on recherche si Dieu a produit le monde dans le temps, s'il le conserve, et si les substances sont indéfectibles ? On fait une demande fort équivoque et qui a besoin de distinction. Quant à l'acte même créateur, il ne tombe point dans le temps, car il est de Dieu et en Dieu ; et mettre la succession en Dieu, regarder comme successif ce qui est du sujet divin, c'est mettre la divisibilité dans l'unité, le fini dans l'infini, le monde en Dieu ; c'est un mode du panthéisme. Quand à la chose créée, elle tombe dans le temps par le seul fait qu'elle a nécessairement des limites. Ainsi il y a dans l'effet, de la limite, de la division; il n'y en a point dans la cause : le monde dépend de Dieu pour être et

pour durer, car l'acle qui le fait être est le même acte qui le fait durer. Dieu ne fait pas deux actes ; et concevoir en lui une série de volitions parallèle à la série des indivisibles moments de la durée du monde, ce n'est rien moins qu'identifier le fini et l'infini, mettre l'unité dans la divisibilité, et réciproquement. Descartes a donc raison d'admettre que la durée ne dépend pas moins de la création que l'etre; il a tort d'admettre en Dieu une série d'actes créateurs. Le monde est créé à chaque instant, et Dieu ne crée qu'une fois. Ceux qui ont voulu conclure l'indéfectibilité de la substance de la notion même de substance, tombent sous les objections de Descartes, et ne peuvent y échapper qu'en identifiant la notion de substance avec celle de force, ou en soutenant que la création est nécessaire au créateur. En résumé, la conception et la création du multiple par l'étre un est à la fois incompréhensible et incontestable : tout ce qui est multiple est créé; tout étre créé tient son fond de Dieu même, dont la volonté le fait être par une puissance dont nous ne connaissons pas l'analogue, et que nous allirmons sans la comprendre, parce qu'elle est nécessaire et qu'elle n'est pas contradictoire. L'acte de Dieu est nécessairement unique, et l'effet de cet acte est, par sa définition et par sa nature, multiple. Tout ce qui descend de Dieu à moi est multiple par rapport à moi, en tant qu'il me touche et que je me l'approprie par la pensée ; mais simple et unique au regard de Dieu, en qui le multiple ne peut être. L'acte de Dieu est créateur, conservateur, providentiel tout à la fois, et n'est pas pour cela successif. Durée, conservation, puissance, développement , progrès, sont des attributs du monde; Dieu est un acte éternel.

La quantité n'est rien sans le fond susceptible de quantité. Quand je vois une mesure, je ne vois pas proprement cette mesure, mais le fond, qui la comprend et la dépasse; et parce que je ne vois pas ce fond tout entier, le rapport de ce que je vois à ce que je ne vois pas est la mesure. Le tout est incommensurable. Il ne s'ensuit pas que Dieu est toute la réalité ; mais il s'ensuit que toute réalité tient son étre de la volonté de Dieu par une puissance incompréhensible. Que cela soit, voilà ce qu'on ne peut comprendre; que Dieu l'ait produit, qu'il ait voulu, qu'il ait pu le produire, voilà le mystère; il est tout dans la création , ou même dans la conception du multiple, et l'étude approfondie de l'opposition qui existe entre l'infini et le fini, entre l'un et le multiple, entre l'idée innée et l'idée adventice, nous le fait voir; mais ce premier fait admis parce qu'on ne peut pas ne pas l'admettre, il n'y a de difficulté ni sur la durée et la conservation, ni sur la perception par l'esprit d'une idée vaguement connue, et pourtant connue comme plus positive et plus réelle que l'intermédiaire limité ou la limite même, que l'esprit nomme du même nom, conçoit plus clairement, et conçoit pourtant dans la dépendance. Tel est le rapport dans le monde et dans l'esprit de ce qui est un et de ce qui ne l'est pas, et tel est aussi le rapport des idées innées aux idées adventices.

Quand on conçoit comme fait que l'unité de l'acte n'empêche pas la multiplicité des effets ni leur durée successive, on accorde sans difficulté à Descartes, pour la psychologie, l'existence des idées innées et leurs rapports avec les idées adventices de même nom ; et pour la cosmologie, en faisant des réserves pour le concours des causes secondes, l'existence de la création successive, pourvu qu'on la prenne comme successive quant à l'effet, et unique quant à la cause. La puissance est analogue à la durée et à l'étendue; elle ne peut exister que dans le multiple. L'unité absolue qui est en acte n'est point enveloppée : elle exclut d'elle-même la puissance au même titre que le non-être. Elle est l'être : elle n'a donc point de virtualité. La continuité de la production n'est donc pas un surcroit de difficulté pour la métaphysique ; la difficulté est tout entière dans le fait de la production et même de la conception de ce qui est à produire.

Or, quant à cette partie insoluble du problème, si on con: sidère le cartésianisme sous ce point de vue, on en verra paraître les vices. Mais constatons d'abord que Descartes n'a pas essayé d'expliquer le comment de la création, et en cela il a eu raison. Ce n'est pas en tenter l'explication que de l'attribuer à la volonté de Dieu ; ou du moins Descartes ne l'attribue pas à la volonté dans le dessein d'expliquer la cause, mais seulement dans le dessein de la déterminer. La volonté de Dieu est la cause créatrice, la cause unique, la suffisante cause efficiente : cela signifie que le monde ne dépend pour sa production d'aucune autre chose que de la volonté de Dieu. Cela ne va point à une assimilation de la volonté de Dieu et de la nôtre, ne différant que par le degré; ni par conséquent à une assimilation entre le monde, considéré dans ses rapports avec Dieu comme un acte de Dieu, et les actes de notre propre volonté. Notre volonté, au sens où on la prend aujourd'hui dans les écoles rationalistes, agit dans l'âme et hors de l'âme: dans l'âme, elle crée une modification de l'àme; hors de l'âme, elle dirige ou concentre des forces, et par conséquent modifie des phénomènes dont la substance existe, en obéissant à des lois dont clle-même dépend, ct en sc servant de forces qui ne viennent pas d'elle et qui peuvent lui résister ou lui faire défaut. Il n'y a rien là qui puisse expliquer la création, si ce n'est négativement, comme nous le ferons voir. La volonté est encore plus loin d'expliquer la création pour Leibniz, qui isole les substances, et limite chaque force à la production de son propre développement intérieur, sans aucune action, même purement modale, sur le dehors; pour Malebranche, qui dénie absolument toute efficace aux causes secondes. Descartes même, s'il accordait de l'efficace à la volonté, n'allait pas aussi loin que l'école moderne, car il l'employait à la direction et non à la production du mouvement, soit interne (la pensée), soit externe (le déplacement dans l'espace), Cette attribution de la création à la volonté de Dieu n'est donc

« PreviousContinue »