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sion ni d'antécédent 1; et on doit dire avec vérité que l'ètre dépend moins de la pensée que la pensée ne dépend de l’étre. Mais, quoiqu'on ne puisse concevoir la pensée sans un étre qui pense, aucun étre ne peut être connu sans une action ou un phénomène qui manifeste son existence; en sorle que la connaissance de l'être est donnée dans la connaissance de ses phénomènes, précisément parce que l'existence du phénomène dépend de la substance.

Ce principe de la philosophie cartésienne, Je pense, donc je suis, est ce que les adversaires du cartesianisme ont attaqué avec le plus de persévérance; et cela se conçoit, car, ce principe admis, l'autorité de la conscience et de la raison s'ensuit nécessairement. On disait: Ce n'est pas un raisonnement. Il est vrai, ce n'en est pas un, c'est un fait incontestable; mais reconnaitre que ce fait est vrai et qu'il ne peut (tre contesté, c'est reconnaitre que le scepticisme le plus hardi s'arrête devant la conscience, et qu'il y a au moins une affirmation qui résiste à toutes les tentatives que l'on peut essayer contre elle. On disait aussi : Ce n'est pas un premier principe; et pour le montrer on s'appuyait sur la synthèse même de Descartes, qui se conclut en trois propositions : Je pense, donc je suis; — je suis et j'ai l'idée de Dieu; Dieu est véridique; — donc je dois me fier à mes facultés. Il résulte de celle synthèse ainsi construite que si je ne dois me fier à mes facultés qu'après avoir vérifié l'existence de Dieu, je ne puis rien affirmer auparavant. Cette objection est solide contre le système de Descartes en ce qui touche la nécessité de l'intervention de l'idée de Dicu, mais elle ne prouve rien contre le Je pense, donc je suis.

Enfin on opposait à Descartes que cet enthymème, Je pense,

• Lorsque quelqu'un dit : Je pense, donc je suis, il ne conclut pas son existence de sa pensée comme par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi. (Riponse à Mersenne.)

donc je suis, supposait une majeure : Tout ce qui pense est ou existe; que, par conséquent, la perception concrète du moi était précédée par quelque notion abstraite, laquelle lui était nécessaire, et qu'il fallait vérifier avant d'admettre l'autorité et la légitimité de la conscience. Mais c'est confondre toutes les questions : dans l'ordre logique, l'abstrait est affirmé le premier; dans l'ordre ontologique, c'est Dieu ; et dans l'ordre de la connaissance, c'est le moi '.

La première conception ne peut être une idée abstraite; la première affirmation d'existence réelle, ou la première idée concrète, ne peut être l'idée du non-moi; car je ne puis penser sans penser à moi , et quelque proposition que forme mon intelligence, je ne la saisis que dans son rapport avec ma personne, à condition que je sois, et que je puisse me fier à ma propre intelligence. Toute affirmation est vraie, quand elle est vraie, si je suis. S'affirmer soi-même est un acte; c'est en quelque sorte la prise de possession du moi par le moi. A=A ne précède pas moi=moi; car il faut que je me possède d'abord moi-même, que je me retrouve moi-même, pour porter un jugement, et prononcer sur toute question d'identité ou de disparité abstraite. Moi qui pense, et qui pense à moi, je sens et je déclare en même temps que je suis : le principe de contradiction nécessaire à la connaissance est engagé dans celle première affirmation, dans ce premier acle. Je me sens dans le premier fait de conscience , je me sens opposé à un étre limilé comme moi , inférieur à moi, quoique réel. Descartes prouve le premier fait en établissant le Cogito, ergo sum, et le second sous une forme particulière , cạ démontrant que dans la perception des objets sensibles je ne suis pas le jouet d'un malin esprit. Celui qui a dit : Le moi, sujet absolu, pose le moi et le non-moi comme réciproquement limitables l'un par l'autre, n'a rien ajouté à Descartes.

1 Descartes, éd. de M. Cousin, t. 1, p. 247, 403; t. 2, p. 74 et 333. 1 « Nous supposons facilement qu'il n'y a point de Dieu, ni de cicl, ni de terre, et que nous n'avons point de corps; mais nous ne saurions supposer de même que nous ne sommes point pendant que nous doutons de la vérité de toulcs ces choses; car nous avons tant de répugnance à concevoir que ce qui pense n'est pas véritablement au même temps qu'il pense, que, nonobstant toutes les plus extravagantes suppositions, nous ne saurions nous empêcher de croire que cette conclusion, Je pense, donc je suis, ne soit vraic, et par conséquent la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre.»

La force invincible qui est dans cette proposition, Je pense, donc je suis, tient à la nature même de la pensée, et c'est ce que Descartes aurait fait voir s'il eût approfondi le phénomène de la conscience. Qu'est-ce que la connaissance, sans la conscience de la connaissance ? Mais qu'est-ce que la conscience, sinon l'appropriation de la connaissance, la conception d'un rapport entre le moi et la pensée ou l'idée même prise comme objet? Dans tout fait de conscience il y a un jugement, et la conception de l'intervention du moi dans le prononcé de ce jugement. On appelle précisément rendre claire une idée, se la rendre propre, la mettre à sa portée , en harmonie avec la nature et les habitudes du sujet pensant. Je puis douter de la légitimité d'un jugement, non de l'existence du jugement lui-même. De ces trois termes, moi, ma pensée et son objet, je puis nier l'objet sans difficulté; mais quand je m'esforcerais de douter aussi de ma pensée, je ne pourrais le faire sans avoir conscience de le faire, et par conséquent sans m'affirmer moi-même. J'élimine l'objet externe, j'élimine la pensée en tant que réalité objective; mais je ne puis éliminer la conscience même, qui est la condition de tout jugement, même négatif. L'acte par lequel je prononce la négation la plus radicale n'existe pour moi qu'à condition que je le connaisse comme mien, c'est-à-dire que je me connaisse dans un rapport d'appropriation avec lui, c'est-àdire que j'en aie conscience. De sorte que l'affirmation de inoi-même comme être pensant est la condition du scepticisme le plus radical'.

Nous transcrivons ici les deux phrases suivantes de saint Augustin ? : Priùs abs te quæro utrùm tu ipse sis : an tu fortasse metuis ne in hâc interrogatione fallaris, cùm utique si non esses, falli omninò non posses. Mihi esse me, idque nosse et amare, certissimum est. Nulla in his verò academicorum argumentorum formido, dicentium : Quid si falleris ? Si enim fallor, sum; nam qui non est, utique nec falli potest; ac per hoc, sum, si fallor.

Descartes, une fois en possession d'une première vérité, en conclut aussitôt l'existence d'un criterium. La raison pour laquelle il croit à la vérité de cette proposition, Je pense, donc je suis , c'est qu'elle lui parait clairement et distinctement être vraie. Il se résout donc d'admettre tout ce qui portera ce même caractère; et ce sera pour lui le criterium de la vérité.

Cette partie de la théorie de Descarles n'a pas toujours été entendue. En établissant un criterium, Descartes ne prétend pas posséder désormais une règle infaillible dont il suffise de rapprocher un jugement pour savoir si ce jugement est vrai ou faux. Il n'y a rien de pareil en philosophie, si ce n'est pour la valeur des syllogismes. On peut faire la preuve d'un syllogisme, comme on dit en arithmétique, en le rapprochant des règles d'Aristote; mais un tel empirisme en philosophie générale serait un contre-sens, et impliquerait d'ailleurs nécessairement un cercle vicieux dans la science des premiers principes. Le criterium cartésien n'est autre chose qu'une formule particulière du Je pense, donc je suis, et ne contient rien de plus. Je pense, donc je suis, est l'affirmation sous forme concrète et psychologique de ce dont le criterium est l'affirmation logique et générale. C'est un acte de foi à la légitimité de nos facultés. Le Je pense, donc je suis, et le criterium cartésien, sont déjà dans le premier pas que fait Descartes par le doule méthodique, lequel est une protestation contre toute autorité au profit de la raison individuelle. Il n'y a rien de plus dans le Je pense, donc je suis, si ce n'est que la même vérité a été pesée et jugée définitivement vraie; ni dans le criterium, si ce n'est que cette vérité conquise a été formulée en règle pour être employée.

(Principes, 7.) i Lib. 2 De Lib. Arbitr., c. 3, et lib. 2 De Civ. Dei, c. 26.

IDÉES INNÉES. Tout exercice de la pensée a deux conditions nécessaires : l'affirmation du moi, sans laquelle pas de conscience de la pensée; et l'affirmation de Dieu, sans laquelle pas de réalité objective de la pensée. Un lien étroit rattache le principe de l'autorité de la conscience et celui de la légitimité de la raison pure. De même que la spéculation qui commence par une tentative de scepticisme universel, et aboutit au Je pense, donc je suis, embrasse dans ses deux phrases toute la question du libre examen et de l'indépendance philosophique, de même le rationalisme est contenu tout entier dans la double théorie de l'aulorité de la conscience et des idées innées.

La théorie des idées innées renferme quelques opinions particulières à Descarles ; au fond elle n'est que la thèse commune à tous les rationalistes, savoir, que toutes nos idées ne proviennent pas de l'observation et des opérations effectuées par l'esprit sur les données de l'expérience, mais qu'il existe en nous une faculté supérieure par laquelle nous saisissons immédiatement des idées et des principes d'une autorité nécessaire, universelle et absolue. A cette question se rattachent toutes les grandes questions métaphysiques ; ou plutôt, cette question épuisée, la métaphysique est accomplie. Qu'est-ce, en effet, que la métaphysique ou la philosophie première, sinon la science des substances et des causes? L'existence de Dieu, ses attributs, ses rapports avec

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