Page images
PDF
EPUB

« faire peur de l'instabilité de la terre, des tremblements des « lutins et d'autres vaines frayeurs ? Quelle est la fin d'une fosse a si profonde qu'elle ne nous laisse, ce me semble, que le néant « de reste ? Pourquoi des pérégrinations si longues, et de tant « de durée, dans les pays étrangers où les sens n'approchent « point parmi des ombres et des spectres ? Que servent toutes a ces choses pour la construction d'une chapelle, comme si l'on « ne pouvait pas en bâtir une sans renverser tout sens dessus a dessous ? Mais à quoi bon ce mélange et ce changement de a tant de diverses matières ? Pourquoi tantôt rejeter les ana ciennes et en employer de nouvelles, et tantôt rejeter les nou« velles pour reprendre les anciennes ? Ne serait-ce point peut« être que, comme nous devons nous comporter autrement dans « le temple, ou en la présence des personnes de mérite, que « dans une hôtellerie ou une taverne, de même à ces nouveaux a mystères il faut de nouvelles cérémonies ? Mais pourquoi, a sans s'amuser à tant d'embarras, n'a-t-il point plutôt ainsi « clairement, nettement et brièvement exposé la vérité : Je bå« tis, j'ai connaissance du bâtiment que je fais, donc je suis un ( architecte ? 6° Enfin, s'il dit que de bâtir des maisons, de disa poser et d'ordonner de leurs chambres, cabinets, portiques, « portes, fenêtres, colonnes et autres ornements, et de com« mander à tous les ouvriers qui y mettent la main, comme a charpentiers, tailleurs de pierres, maçons, couvreurs, mana cuvres et autres, et de conduire tous leurs ouvrages, c'est « tellement le propre d'un architecte qu'il n'y a pas un autre a artisan et ouvrier qui le puisse faire, il dira quelque chose a de nouveau, mais il ne dira rien de bon, et encore le dira-t-il « sans preuve et sans aveu, si ce n'est peut-être qu'il nous a garde et nous cache quelque chose (qui est le seul refuge qui « lui reste) pour nous le montrer avec étonnement et admiraa tion en son temps; mais il y a si longtemps qu'on attend cela « de lui, qu'il n'y a plus du tout lieu de l'espérer. » En dernier « lieu il répondait : Vous craignez ici sans doute (et je vous le « pardonne) pour votre art et manière de bâtir, laquelle vous « chérissez, et que vous caressez et embrassez comme votre « propre production; vous avez peur que, l'ayant rendue couapable de tant de péchés, et la voyant maintenant qui fait eau « partout, je ne la condamne au rebut. Ne craignez pourtant « point : je suis votre ami plus que vous ne pensez ; je vaincrai « votre attente, ou du moins je la tromperai, je me tairai et au« rai patience. Je sais qui vous êtes, et je connais la force et « vivacité de votre esprit. Quand vous aurez pris du temps sufa fisamment pour méditer, mais principalement quand vous « aurez consulté en secret votre règle qui ne vous abandonne « jamais, vous secouerez toute la poussière, vous laverez toutes « les taches, et vous nous ferez voir pour lors une architecture « bien propre et bien nette, et exempte de tout défaut. Cepen« dant conte:tez-vous de ceci, et continuez de me prêter votre « attention, p'ndant que je continuerai de satisfaire à vos de« mandes. J'ai compris beaucoup de choses en peu de paroles, < pour n'être pas long, et n'en ai touché la plupart que légère« ment, comme sont celles qui concernent les voûtes, l'ouver«ture des fenêtres, les colonnes, les portiques, et autres sem« blables. Mais voici le dessein d'une nouvelle comédie. »

SI L'ON PEUT INVENTER UNE NOUVELLE ARCHTECTURE.

« Vous demandez, en troisième lieu, si l'on peut inventer, » etc.

Comme il demandait cela, quelques-uns de ses amis, vorant que son extrême jalousie et la haine dont il était emporté étaient passées en maladie, ne lui permirent pas de déclamer ainsi davantage dans les places publiques, mais le firent aussitôt conduire chez le médecin.

Pour moi, je n'oserais pas, à la vérité, soupçonner rien de pareil de notre auteur; mais je continuerai seulement de faire voir ici avec quel soin il semble qu'il ait tâché de l'imiter en toutes choses. Il se comporte entièrement comme lui en juge très-sévère, et qui prend soigneusement et scrupuleusement garde de rien prononcer témérairement; car, après m'avoir onze fois condamné pour cela seul que j'ai rejeté tout ce qui est douteux pour fonder et établir ce qui est certain, de même que si j'avais creusé profondément pour jeter les fondements de quelque grand édifice, enfin, à la douzième fois, il commence à examiner la chose et dit: 1° que si je l'ai entendue de la manière qu'il sait que je l'ai entendue, ainsi qu'il paraît par ces paroles : « Vous ne l'assurerez ni ne le nierez, » et qu'il m'a lui-même attribuées, qu'à la vérité j'ai dit quelque chose de bon, mais que je n'ai rien dit de nouveau.

2° Que si je l'ai entendue de cette autre façon, d'où il a pris sujet de me rendre coupable de ces onze péchés précédents, et qu'il sait néanmoins être si éloignée du véritable sens que j'y ai donné, qu'un peu auparavant, dans le paragraphe III de sa première question, il m'introduit lui-même parlant d'elle avec risée et admiration en cette sorte : « Et comment cela pour« rait-il venir en l'esprit d'un homme de bon sens ? » que pour lors j'ai bien dit quelque chose de nouveau, mais que je n'ai rien dit de bon. Qui a jamais été, je ne dirai pas si insolent en paroles et si peu soucieux de la vérité, ou même de ce qui en a l'apparence, mais si imprudent et si oublieux que de reprocher, comme fait notre auteur, plus de cent fois à un autre, dans une dissertation étudiée, une opinion qu'il a confessée tout au commencement de cette dissertation même être si éloignée de la pensée de celui à qui il en fait le reproche, qu'il ne pense pas qu'elle puisse jamais venir en l'esprit d'un homme de bon sens?

Pour ce qui est des questions qui sont contenues dans les nombres 3, 4 et 5, soit dans les réponses de notre auteur, soit dans celles de ce maçon, elles ne font rien du tout au sujet, et n'ont jamais été mues ni par moi ni par cet architecte; mais il est vraisemblable qu'elles ont premièrement été inventées par ce maçon, afin que, comme il n'osait pas toucher aux choses qui avaient été faites par cet architecte, de peur de découvrir trop manifestement son ignorance, l'on crût néanmoins qu'il reprenait quelque chose de plus que cette seule façon de creuser; en quoi notre auteur l'a aussi parfaitement bien imité.

3o Car, quand il dit qu'on peut concevoir une chose qui pense sans concevoir ni un esprit, ni une âme, ni un corps, il ne philosophe pas mieux que fait ce maçon quand il dit qu'un homme qui est expérimenté dans l'architecture n'est pas pour cela plutôt architecte que maçon ou manquvre, et que l'un se peut fort bien concevoir sans pas un des autres.

4° Comme aussi c'est une chose aussi peu raisonnable de dire qu'une chose qui pense existe sans qu'un esprit existe, que de dire qu'un homme versé dans l'architecture existe sans qu'un architecte existe, au moins quand on prend le nom d'esprit, ainsi que du consentement de tout le monde gai dit qu'il le tallait prendre. Et il y a aussi peu de répugnance qu'une chose qui pense existe sans qu'aucun corps existe, qu'il y en a qu'un

homme versé dans l'architecture existe sans qu'aucun maçon ou maneuvre existe.

5o De même, quand notre auteur dit qu'il ne suffit pas qu'une chose soit une substance qui pense pour être tout à fait spirituelle et au-dessus de la matière, laquelle seule il veut pouvoir être proprement appelée du nom d'esprit; mais qu'outre cela il est requis que, par un acte réfléchi sur sa pensée, elle pense qu'elle pense, ou qu'elle ait une connaissance intérieure de sa pensée ; il se trompe en cela comme fait ce maçon quand il dit qu'un homme expérimenté dans l'architecture doit, par un acte réfléchi, considérer qu'il en a l'expérience avant que de pouvoir être architecte: car, bien qu'il n'y ait point d'architecte qui n'ait souvent considéré, ou du moins qui n'ait pu considerer qu'il savait l'art de bâtir, c'est pourtant une chose manifeste que cette considération n'est point nécessaire pour être véritablement architecte; et une pareille considération ou réflexion est aussi peu requise, afin qu'une substance qui pense soit audessus de la matière. Car la première pensée, quelle qu'elle soit, par laquelle nous apercevons quelque chose, ne dillerë pas davantage de la seconde, par laquelle nous apercevons que nous l'avons déjà auparavant aperçue, que celle-ci differe de la troisième, par laquelle nous apercevons que nous avons déjà aperçu avoir aperçu auparavant cette chose ; et l'on ne saurait apporter la moindre raison pourquoi la seconde de ces pensées ne viendra pas d'un sujet corporel, si l'on accorde que la première en peut venir. C'est pourquoi notre auteur pèche en ceci bien plus dangereusement que ce maçon; car, en otant la véritable et très-intelligible dislérence qui est entre les choses corporelles et les incorporelles, à savoir, que celles-ci pensent et que les autres ne pensent pas, et en substituant une autre en sa place, qui ne peut avoir le caractère d'une différence essentielle, à savoir, que celles-ci considèrent qu'elles pensent et que les autres ne le considèrent point, il empêche autant qu'il peut qu'on ne puisse entendre la réelle distinction qui est entre l'âme et le corps.

6° ll est encore moins excusable de favoriser le parti des bêtes brutes, en leur accordant la pensée aussi bien qu'aux hommes, que l'est ce maçon de s'être voulu attribuer à soi et à ses semblables la connaissance de l'architecture aussi bien qu'aux architectes.

Et enfin il paraît bien que l'un et l'autre n'ont point eu égard à ce qui était vrai ou même vraisemblable, mais seulemen: à ce qui pouvait être le plus propre pour décrier son adversaire, et le faire passer pour un homme de peu de sens auprès de ceux qui ne le connaissaient point, et qui ne se mettraient pas beaucoup en peine de le connaître. Et pour cela celui qui a fait le rapport de toute cette histoire a fort bien remarqué, pour exprimer la furieuse envie et jalousie de ce maçon, qu'il avait vanté comme un magnifique appareil la fosse qu'avait fait creuser cet architecte; mais que, pour le roc que l'on avait découvert par son moyen, et pour la chapelle que l'on avait bâtie dessus, il l'avait négligée et méprisée comme une chose de peu d'importance, et que néanmoins, pour satisfaire à l'amitié qu'il lui portait et à la bonne volonté qu'il avait pour lui, il n'avait pas laissé de lui rendre grâces et de le remercier, etc.; comme aussi dans la conclusion il l'introduit avec ces belles acclamations en la bouche : « Enfin, s'il dit cela, « combien y aura-t-il de choses superflues, combien d'exorbia tantes ! quelle battologie ! combien de machines qui ne ser« vent qu'à la pompe ou à nous décevoir ! » Et un peu après : « Vous craignez ici, sans doute, et je vous le pardonne, pour ( votre art et manière de bâtir, laquelle vous chérissez, et que « vous caressez et embrassez comme votre propre produca tion, etc.; ne craignez pourtant point, je suis votre ami plus « que vous ne pensez, » etc. Car tout cela représente si naïvement la maladie de ce maçon, que je doute qu'aucun poëte eût pu la mieux dépeindre. Mais je m'étonne que notre auteur l'ait si bien inité en toutes choses, qu'il semble ne prendre pas garde à ce qu'il fait, et avoir oublié de se servir de cet acte réfléchi de la pensée, qu'il disait tout à l'heure faire la différence de l'homme d'avec la bête. Car certainement il ne dirait pas qu'il y a un trop grand appareil de paroles dans mes écrits, s'il considérait que celui dont il s'est servi, je ne dirai pas pour impugner, car il n'apporte aucune raison pour le faire, mais pour aboyer (qu'il me soit ici permis d'user de ce mot un peu rude, car je n'en sais point de plus propre pour exprimer la chose) après ce seul doute métaphysique dont j'ai parlé dans ma première Méditation, est beaucoup plus grand que celui dont je me suis servi pour le proposer. Et il se serait bien empêché d'accuser mon discours de battologie s'il avait pris garde

« PreviousContinue »