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raisonnable que de m'imputer, comme fait notre auteur en cent endroits de sa dissertation, une affectation trop grande de douter, qui est l'unique erreur en quoi consiste toute la secte des sceptiques. Et certainement il est tout à fait libéral à faire Je dénombrement de mes fautes ; car, bien qu'en ce lieu-là il dise que « ce n'est pas une petite louange d'aller plus loin que « les autres, et de traverser un gué qui n'a jamais été tenté de a personne, » et qu'il n'ait aucune raison de croire que je ne l'aie pas fait au sujet dont il s'agit, comme je ferai voir tout maintenant, néanmoins il met cela au nombre de mes fautes : parce, dit-il, que « la louange n'est grande que lorsqu'on peut « le traverser sans se mettre en danger de périr : » où il semble vouloir persuader aux lecteurs que j'ai fait ici naufrage, et que j'ai commis quelque faute insigne : et néanmoins, ni il ne le croit pas lui-même, ni il n'a aucune raison de le soupçonner; car s'il en avait pu trouver quelqu'une, tant légère qu'elle eût été, pour faire voir que je me suis écarté du droit chemin dans tout le cours que j'ai pris pour conduire notre esprit de la connaissance de sa propre existence à celle de l'existence de Dieu, et de la distinction de soi-même d'avec le corps, sans difficulté qu'il ne l'aurait pas omise dans une dissertation si longue, si pleine de paroles et si vide de raisons; et il aurait sans doute beaucoup mieux aimé la produire que de changer toujours de question comme il a fait lorsque le sujet demandait qu'il en parlât, et de m'introduire disputant sottement si la chose qui pense est esprit. Il n'a donc eu aucune raison de croire ni même de soupçonner que j'aie commis la moindre faute en tout ce que j'ai dit et avancé, et par quoi j'ai renversé tout le premier ce doute énorme des sceptiques; il confesse que cela est digne d'une grande louange; et néanmoins il ne feint point de me reprendre comme coupable de cette faute, et de m'attribuer ce doute des sceptiques, qui pourrait à plus juste raison être attribué à tout autre qu'à moi.

5° Ce maçon répondait : « Cette manière de bâtir pèche par « défaut : c'est-à-dire que, voulant entreprendre plus qu'elle « ne peut, elle ne vient à bout de rien. Je ne veux point pour « cela d'autre témoin ni d'autre juge que vous. Qu'avez-vous a fait jusques ici avec tout ce magnifique appareil ? Que vous a a servi de tant creuser? et à quoi bon cette fosse si grande et a si universelle, que vous n'avez pas même retenu les pierres

« les plus dures et les plus solides, et qui ne vous a rien appris « autre chose que ce que chacun sait déjà, savoir est, que la « pierre ou le roc qui est au-dessous du sable et de la terre « mouvante est ferme et solide? » etc.

Je pensais que ce maçon dût ici prouver quelque chose, comme aussi notre auteur en pareille occasion; mais comme celui-là reprochait à cet architecte de n'avoir fait autre chose en creusant que de découvrir le roc, ne faisant pas semblant de savoir que sur ce roc il avait bâti sa chapelle; ainsi notre auteur semble me reprocher que je n'ai fait autre chose, en rejetant tout ce qui est douteux, que de découvrir la vérité de ce vieux dictum : Je pense, donc je suis; à cause peut-être qu'il compte comme pour rien que par son moyen j'ai prouvé l'existence de Dieu, et plusieurs autres choses qui sont démontrées dans mes Méditations; et a bien l'assurance de me prendre seul ici à témoin de la liberté qu'il se donne de dire ce que bon lui semble ; comme en d'autres endroits, sur des sujets aussi peu croyables, il ne laisse pas de dire que a tout le monde le croit ( comme il le dit ; » que « les pupitres ne chantent autre « chose; » que « nous avons tous appris la même chose de nos « maîtres, depuis le dernier jusques à Adam, » etc. A quoi l'on ne doit pas ajouter plus de foi qu'aux serments de certaines personnes qui s'emportent d'autant plus à jurer que ce qu'ils tâchent de persuader aux autres est moins croyable et plus éloigné de la vérité.

6° ll répondait : « Cet architecte, par sa manière de bâtir, a tombe dans la faute qu'il reprend dans les autres. Car il « s'étonne de voir que tous les hommes, sans exception, disent « tous unanimement et croient que le sable ou la poussière qui ( nous soutient est assez ferme, que la terre sur laquelle nous « sommes ne branle point, etc.; et il ne s'étonne point de voir

qu'avec une assurance pareille ou plus grande il dit hardi« ment qu'il faut rejeter le sable et tout ce qui est mêlé avec « lui, » etc.

Ce qui était aussi peu raisonnable que tout ce que dit notre auteur en pareille occasion.

70 Jl répondait : « Cet art pèche, et nous jette dans une faute « qui lui est particulière. Car ce que le reste des hommes tient « pour aucunement ferme, à savoir, la terre où nous soma mes, du sable, des pierres; cet art, par un dessein qui lui a est particulier, prend tout le contraire, savoir est, la fosse d'où « l'on a tiré et rejeté le sable, les pierres et tout ce qui s'est rena contré dedans, non-seulement pour une chose ferme, mais « même pour une chose si ferme que l'on peut y fonder et bâtir « une chapelle très-solide, et s'y appuie de telle sorte que si « vous lui ôtez ce soutien il donnera du nez en terre. »

Où ce pauvre maçon ne se trompe pas moins que notre auteur, lorsque ne se ressouvenant plus de ces mots qu'il avait dits un peu auparavant, savoir est : « Vous ne l'assurerez ni ne le u nierez, » etc.

8° 11 répondait : « Cet art pèche par imprudence; car, ne prea nant pas garde que l'instabilité de la terre est comme un « glaive à deux tranchants, pensant éviter l'un, il se voit blessé « par l'autre. Le sable n'est pas pour lui un sol assez ferme et « stable, car il le rejette, et se sert de son opposé, savoir, de la a fosse d'où on l'a rejeté; et, s'appuyant un peu trop impru. a demment sur cette fosse comme sur quelque chose de ferme, a il se trouve accablé. »

Où derechef il ne faut que se ressouvenir de ces mots : « Vous a ne l'assurerez ni ne le nierez. » Et ce qui est dit ici d'un glaive à deux tranchants est plus digne de la sagesse de ce maçon que de celle de notre auteur.

9° Il répondait : « Cet art et cet architecte pèchent avec con« naissance. Car, le sachant et le voulant, et après en être averti, « il s'aveugle lui-même; et, rejetant volontairement toutes les ( choses qui sont nécessaires pour bâtir, il se laisse tromper « soi-même par sa propre règle, en faisant non-seulement ce « qu'il prétend, mais aussi ce qu'il ne prétend point et qu'il « appréhende le plus. »

Or, comme ce qui est dit ici de cet architecte est suffisamment convaincu de faux par la seule inspection de la chapelle qu'il a bâtie, de même les choses que j'ai démontrées prouvent assez que ce que l'on a dit de moi en pareille occasion est aussi peu véritable.

10° Il répondait : « Il pèche par commission, lorsque, contre ( ce qu'il avait expressément et solennellement défendu, il rea tourne aux choses anciennes et s'en sert, et que, contre les « lois qu'il avait observées en creusant, il reprend ce qu'il avait ( rejeté. Vous vous en souvenez bien. »

De mêmç notre auteur ne se ressouvient pas de ces paroles ; « Vous ne l'assurerez ni ne le nierez, » etc.; car autrement comment oserait-il dire ici qu'une chose a été solennellement défendue qu'un peu auparavant il a dit qu'il ne fallait pas même pier?

11° Il répondait : « Il pèche par omission; car, après avoir « établi pour un de ses principaux fondements qu'il faut trèsa soigneusement prendre garde de ne rien admettre pour vrai a que nous ne puissions prouver être tel, il s'en oublie souvent, a admettant inconsidérément pour vrai et pour très-certain tout a ceci sans le prouver. La terre sablonneuse n'est pas assez a ferme pour soutenir des édifices, et plusieurs autres sembla« bles maximes. »

En quoi ce maçon ne se trompait pas moins que notre auteur; celui-là appliquant au fossoiement, et celui-ci à l'abdication des doutes, ce qui n'appartient proprement qu'à la construction tant des bâtiments que de la philosophie : car il est très-certain qu'il ne faut rien admettre pour vrai que nous ne puissions prouver être tel quand il s'agit d'assurer ou d'établir ce qui est vrai; mais quand il est seulement question de creuser ou de rejeter, le moindre soupçon d'instabilité ou de doute suffit pour cela.

12• Il répondait: « Cet art pèche en ce qu'il n'a rien de bon, a ou rien de nouveau, et qu'il a beaucoup de superflu. Car, 1o, si a par le rebut et le rejet qu'il fait du sable il entend seulement a ce fossoiement dont se servent tous les autres architectes, qui a ne rejettent le sable qu'en tant qu'il n'est pas assez ferme pour « soutenir le faix d'un grand édifice, il dira quelque chose de « bon, mais il ne dira rien de nouveau; et cette façon de creu« ser ne sera pas nouvelle, mais très-ancienne et commune à « tous les architectes, sans en excepter un seul. 20 Si, par cette « façon de creuser, il veut qu'on rejette tellement le sable qu'on « l'enlève tout à fait, qu'on n'en relienne rien et qu'on se serve « de son néant, c'est-à-dire de la vacuité du lieu qu'il remplisa sait auparavant, comme d'une chose ferme et solide, il dira a quelque chose de nouveau, mais il ne dira rien de bon; et « cette façon de creuser sera à la vérité nouvelle, mais elle ne a sera pas légitime. 3° S'il dit que, par la force et le poids de a ses raisons, il prouve certainement et évidemment qu'il est a expérimenté dans l'architecture, et qu'il l'exerce, et que a néanmoins, en tant que tel, il n'est ni architecte, ni maçon, « ni manœuvre, mais qu'il est d'une condition tellement dintr

« rente ou séparée de la leur qu'on peut concevoir quel il est « sans qu'on ait connaissance des autres, de même que l'on peut « concevoir l'animal ou une chose qui sent sans que l'on con« çoive encore celle qui hennit, ou qui rugit, etc. ; il dira quel« que chose de bon, mais il ne dira rien de nouveau, puisque « l'on ne chante autre chose partout dans les carrefours, et que « cela est enseigné par autant d'hommes qu'il y en a qui sont « tant soit peu versés dans l'architecture, ou même (posé que a l'architecture embrasse aussi la construction des murs, en « sorte que ceux-là soient dits être versés dans l'architecture « qui mêlent le sable avec la chaux, qui taillent les pierres, ou a qui portent le mortier) par autant d'hommes qu'il y en a qui a croient que ce que je viens de dire est le métier des artisans ( et des manœuvres, c'est-à-dire, en un mot, par tous les hom. « mes. 4° S'il dit avoir prouvé, par de bonnes raisons et mure( ment considérées, qu'il existe véritablement, et qu'il est versé a dans l'art de l'architecture, et que, pendant qu'il existe, il ne a s'ensuit pas pour cela qu'il y ait ni architecte, ni maçon, ni « manœuvre qui existe véritablement, il dira quelque chose de ( nouveau, mais il ne dira rien de bon; ni plus ni moins que « s'il disait qu'un animal existe, et qu'il n'y a pourtant ni lion, a ni renard, ni aucun autre animal qui existe. 5° S'il dit qu'il « bâtit, c'est-à-dire qu'il se sert de l'art d'architecture dans la ( construction de ses bâtiments, et qu'il bâtit de telle sorte que, « par une action réfléchie, il envisage et considère ce qu'il fait, « et qu'ainsi il sache et voie qu'il bâtit (ce qui proprement s'ap<( pelle avoir connaissance, s'apercevoir de ce que l'on fait), et « s'il dit que cela est le propre de l'architecture, ou de cet art a de bâtir qui est au-dessus de l'expérience des maçons et des « maneuvres, et partant qu'il est véritablement architecte: il « dira ce qu'il n'a point encore dit, ce qu'il devait dire, ce que « je m'attendais qu'il dirait, et ce que je lui ai même voulu « souvent suggérer lorsque je l'ai vu s'efforçant en vain pour a nous dire ce qu'il était; il dira, dis-je, quelque chose de bon, « mais il ne dira rien de nouveau, n'y ayant personne qui ne « l'ait autrefois appris de ses précepteurs, et ceux-ci de leurs « maîtres jusques à Adam. Certainement s'il dit cela, combien (( y aura-t-il de choses superflues dans cet art! combien d'exor« bitantes ! quelle battologie ! combien de machines qui ne ser« vent qu'à la pompe ou qu'à nous décevoir ! A quoi bon nous

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