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deux et trois font cinq, ni même pour si certain que personne n'en puisse en aucune façon douter, ni être trompé en cela par quelque mauvais génie. Et cependant je n'appréhende point de passer pour opiniâtre, bien que je persiste dans cette pensée. C'est pourquoi, ou je conclurai ici suivant votre règle : il n'est pas certain que ce qui paraît certain à celui qui doute s'il veille ou s'il dort soit certain, donc ce qui paraît certain à celui qui doute s'il veille ou s'il dort peut et doit être réputé pour faux; ou bien, si vous avez quelque règle particulière, vous prendrez la peine de me la communiquer.

Je viens à ma troisième question, qui regarde la façon dont on doit tenir une chose pour fausse.

§ III. - COMMENT ON DOIT TENIR UNE CHOSE POUR FAUSSE.

Je vous demande, puisque je ne suis pas assuré que deux et trois font cinq, et que par la règle précédente je dois croire et dire que deux et trois ne font pas ciny, si tout aussitôt je ne dois pas tellement le croire que je me persuade que la chose ne peut être autrement, et partant qu'il est certain que deux et trois ne font pas cinq. Vous vous étonnez que je vous fasse cette demande ; mais je ne m'en étonne pas, puisque cela m'a aussi surpris moi-même. Si est-ce pourtant qu'il est nécessaire que vous y répondiez si vous voulez aussi que je vous réponde. Voulez-vous donc que je tienne pour certain que deux et trois ne font pas cinq? Je vois bien que vous le voulez, et mère que vous voulez que tout le monde le croie et le tienne pour si certain qu'il ne puisse être rendu douteux par les ruses de ce mauvais génie.

- Vous vous moquez, me dites-vous; cela peut-il tomber dans l'esprit d'un homme sage ? - Quoi donc ! cela sera-t-il aussi douteux et incertain que ceci: deux et trois font ciny? S'il est ainsi, si c'est une chose douteuse que deux et trois ne font pas cing, je n'en croirai rien, et dirai, suivant votre règle, que cela est faux, et partant j'admettrai le contraire, et ainsi je dirai : Deux et trois font cinq, et j'en ferai de même partout ailleur s. Et pour ce qu'il ne semble pas certain qu'il y ait aucun corps au monde, je dirai qu'il n'y en a point du tout ; mais : cussi, pour ce que ce n'est pas une chose certaine qu'il n'y ait aucun corps au monde, je dirai par opposition qu'il y a quelque corps au monde; et ainsi en même temps il y aura quelque corps au monde et il n'y en aura point.

G. — Il est vrai, dites-vous, c'est ainsi qu'il faut faire, et c'est proprement ce qu'on appelle douter, aller et revenir sur ses pas, avancer et reculer, affirmer ceci et cela et aussitôt le nier, s'arrêter à une chose et puis s'en départir.

- Il ne se peut rien de mieux; mais, pour me servir des choses qui seront douteuses, que serai-je ? Par exemple, que le rai-je de celle-ci, deux et trois font cinq ? et de cette autre, il y a quelque corps ? L'assurerai-je ou le nierai-je ?

- Vous ne l'assurerez (dites-vous) ni ne le nierez; vous ne vous servirez ni de l'un ni de l'autre, mais vous tiendrez l'un et l'autre pour faux, et n'attendrez rien que de chancelant, de douteux et d'incertain des choses qui sont ainsi chancelantes et incertaines.

- Puisqu'il ne me reste plus rien à vous demander, je m'en vais répondre à toutes vos questions l'une après l'autre sitôt que j'aurai fait ici une brève récapitulation de toute votre doctrine. 1° Nous pouvons douter de toutes choses, et principalement des choses matérielles, pendant que nous n'aurons point d'autres fondements dans les sciences que ceux que nous avons eus jusqu'à présent. 2o Tenir quelque chose pour fausse, c'est refuser son approbation à cette chose comme si elle était manifestement fausse, ou même seindre que l'on a d'elle la même opinion que d'une chose fausse et imaginaire. 3o Ce qui est douteux doit tellement être tenu pour faux que son opposé soit aussi douleux et tenu pour faux.

RÉPONSES.

RÉPONSE I. Si dans la recherche que nous faisons de la vérité, cette règle, à savoir, que « tout ce qui a la moindre apparence de doute doit être tenu pour faux, » s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous ne devons en aucune façon nous appuyer sur ce qui n'est pas certain ou sur ce qui a quelque apparence de doute, je dis qu'elle est bonne, qu'elle est en usage, et communément reçue de tous les philosophes.

RÉPONSE II. Si cette règle dont nous parlons s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous devons tellement rejeter toutes les choses qui ne sont pas certaines, ou qui sont en quelque façon douteuses, que nous ne nous en servions point du tout; ou même nous ne devons non plus les considérer que si elles n'étaient point; ou plutôt nous ne devons point les considérer, mais nous en devons détourner entièrement notre pensée; je dis aussi qu'elle est légitime, assurée et familière même aux moindres apprentis, et qu'elle a tant de rapport et d'affinité avec la précédente qu'à peine la peut-on distinguer de l'autre.

RÉPONSE III. Que si cette règle s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous devons tellement rejeter toutes les choses qui sont douteuses que nous supposions qu'elles ne sont point en effet, ou que leur opposé existe véritablement, et que nous nous servions de cette supposition comme d'un fondement assuré, c'est-à-dire que nous nous servions de ces choses qui ne sont point, et que nous nous appuyions sur leur inexistence; je dis qu'elle n'est pas légitime, mais fausse et contraire à la vraie philosophie, pour ce qu'elle suppose quelque chose de douteux et d'incertain, pour rechercher ce qui est vrai et certain; ou pour ce qu'elle suppose comme certain ce qui peut être tantôt d'une façon, tantôt d'une autre : par exemple, que les choses douteuses n'existent point en effet, vu toutefois qu'il se peut faire qu'elles existent.

RÉPONSE IY. Si quelqu'un, entendant cette règle au sens cidessus expliqué, voulait s'en servir pour rechercher ce qui est vrai et certain, sans doute qu'il y perdrait son temps et sa peine, et qu'il travaillerait sans fruit et sans succès, vu qu'il ne prouverait pas plutôt ce qu'il cherche que son opposé. Par exemple, supposons que quelqu'un cherche et examine s'il a un corps ou s'il peut être corporel, et que, pour s'éclaircir de celte vérité, il argumente ainsi : 11 n'est pas certain qu'aucun corps existe.

H. Donc, suivant notre règle, j'assurerai et dirai le contraire, à savoir : Aucun corps n'existe. Puis il reprendra ainsi son argument : Aucun corps n'existe; et moi cependant je sais fort bien d'ailleurs que je suis et que j'existe; donc, je ne puis être un corps. A la vérité, c'est fort bien conclu; mais vous voyez comme par le même raisonnement il peut aussi prouver le contraire. Il n'est pas certain, dit-il, qu'aucun corps existe; donc, suivant notre règle, j'assurerai et dirai : Aucun corps n'existe. Mais cette proposition : Aucun corps n'existe, n'est-elle point douteuse ? Sans doute qu'elle l'est; et qui me pourrait montrer le contraire ? Si cela est, j'ai ce que je demande. Il est incertain qu'aucun corps n'existe; donc, suivant notre règle, je dirai : Quelque corps existe; or, est-il que je suis et que j'existe : donc je puis être un corps si rien autre chose ne l'empêche. Vous voyez donc que je puis être un corps et que je puis n'être pas un corps. Etes-vous satisfait ? J'ai peur que vous le soyez trop, autant que je le puis conjecturer de ce qui suit. C'est pourquoi je viens à votre seconde question.

QUESTION DEUXIÈME.

SI C'EST UNE BONNE MÉTHODE DE PHILOSOPHER QUE DE FAIRE UNE ABDICATION GÉNÉRALE DE TOUTES LES CHOSES DONT ON PEUT DOUTER.

Vous me demandez, en second lien, si c'est une bonne méthode de philosopher que de faire une abdication de toutes choses dont ont peut en quelque façon douter; mais vous ne devez point attendre de moi aucune réponse, si vous n'expliquez plus au long quelle est cette méthode, et voici comme vous le faites.

- Pour philosopher, dites-vous, et pour rechercher s'il ya quelque chose de certain et de très-certain, et savoir quelle est cette chose, voici comme je m'y prends : · I. « Puisque toutes les choses que j'ai crues autrefois et que « j'ai sues jusques ici sont douteuses et incertaines, je les tiens « toutes pour fausses, et il n'y en a pas une que je ne rejette: << et ainsi je me persuade qu'il n'y a point de terre ni de ciel, ni <( pas une des choses que j'ai crues autrefois être dans le monde: a et même aussi qu'il n'y a point de monde, point de corps, « point d'esprit, et, en un mot, qu'il n'y a rien du tout. Après « avoir ainsi fait cette abdication générale, et protesté qu'il n'y « a rien du tout dans le monde, j'entre dans ma philosophie, « et, la prenant pour guide, je cherche avec circonspection et < prudence ce qui peut être vrai et certain, de même que s'il y « avait quelque mauvais génie très-puissant et très-rusé qui ( employât toute sa force et toute son industrie pour me faire « tomber dans l'erreur. C'est pourquoi, pour ne me point laisser « tromper, je regarde attentivement de tous côtés, et je tiens « pour maxime inébranlable de ne rien admettre pour vrai « qui ne soit tel qu'en cela ce mauvais génie, pour rusé qu'il « soit, ne me puisse rien imposer, et que je ne puisse pas meine a m'empêcher de croire, et beaucoup moins le nier. Je pense « donc, je considère, je passe et repasse tout en mon esprit « jusques à ce qu'il se présente quelque chose de tout à fait a certain; et lorsque je l'ai rencontré, je m'en sers, comme du « point fixe d'Archimède, pour en tirer toutes les autres choses, « et par ce moyen je déduis des choses très-certaines et très« assurées les unes des autres. »

– Tout cela est fort bien ; et s'il n'était question que de l'apparence, je ne ferais point difficulté de répondre que cette méthode me semble fort belle et fort relevée; mais, pour ce que vous attendez de moi une réponse exacte, et que je ne puis vous la rendre, si premièrement je ne me sers de votre méthode et ne la mets en pratique, commençons à en faire l'épreuve par les choses les plus aisées, et voyons nous-mêmes ce qu'elle a de bon ; et pour ce que vous en connaissez les détours, les routes et les sentiers, pour y avoir passé plusieurs fois, je vous prie de me servir de guide. Faites et commandez seulement, et vous verrez que je suis tout prêt à vous servir de compagnon ou de disciple. Que pouvez-vous désirer davantage de moi ? je veux bien m'exposer dans ce chemin, quoiqu'il me soit tout nouveau et qu'il me fasse peur à cause de son obscurité, tant la beauté et le désir de la vérité m'attirent puissamment. Je vous entends : vous voulez que je fasse tout ce que je vous verrai faire, que je melte le pied où vous mettrez le vôtre. Voilà sans doute une belle façon de commander et de conduire un autre; et, comme elle me plaît, j'attends votre commandement.

$1. — ON OUVRE LA VOIE QUI DONNE ENTRÉE A CETTE MÉTHODE.

Voici comme tout d'abord vous philosophez: « Après que j'ai « fait réflexion, dites-vous, sur toutes les choses que j'ai reçues « autrefois en ma créance, je suis enfin contraint d'avouer qu'il « n'y en a pas une de celles que je croyais alors être vraies « dont je ne puisse douter; et cela non point pour quelques « soupçons légers et mal fondés, mais pour des raisons trèsa fortes et mûrement considérées, en telle sorte qu'il est nécesa saire que je n'y donne pas plus de créance que je pourrais « faire à des choses qui mc paraîtraient évidemment fausses, a si je désire trouver quelque chose de constant et d'assuré « dans les sciences; c'est pourquoi je pense que je ne ferai pas

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