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verser les démonstrations véritables, ou donner une telle couleur aux fausses que personne n'en puisse jamais découvrir la fausseté; vu qu'au contraire je professe hautement que je n'en ai jamais recherché d'autre que celle au moyen de laquelle on pût s'assurer de la certitude des raisons véritables, et découvrir le vice des fausses et captieuses. C'est pourquoi je ne suis pas tant étonné de voir des personnes très-doctes n'acquiescer pas encore à mes conclusions, que je suis joyeux de voir qu'après une si sérieuse et fréquente lecture de mes raisons, ils ne me blâment point d'avoir rien avancé mal à propos, ou d'avoir tiré aucune conclusion autrement que dans les formes. Car la difficulté qu'ils ont à recevoir mes conclusions peut aisément être attribuée à la coutume invétérée qu'ils ont de juger autrement de ce qu'elles contiennent, comme il a déjà été remarqué des astronomes, qui ne peuvent s'imaginer que le soleil soit plus grand que la terre, bien qu'ils aient des raisons très-certaines qui le démontrent; mais je ne vois pas qu'il puisse y avoir d'autre raison pourquoi ni ces messieurs, ni personne que je sache, n'ont pu jusqu'ici rien reprendre dans mes raisonnements, sinon parce qu'ils sont entièrement vrais et indubitables; vu principalement que les principes sur quoi ils sont appuyés ne sont point obscurs ni inconnus, ayant tous été tirés des plus certaines et des plus évidentes notions qui se présentent à un esprit qu'un doute général de toutes choses a déjà délivré de toutes sortes de préjugés ; car il suit de là nécessairement qu'il ne peut y avoir d'erreurs que tout homme d'esprit un peu médiocre n'eût pu facilement remarquer. Et ainsi je pense que je n'aurai pas mauvaise raison de conclure que Jes choses que j'ai écrites ne sont pas tant affaiblies par l'autorité de ces savants hommes qui, après les avoir lues attentivenient plusieurs fois, ne se peuvent pas encore laisser persuader par elles, qu'elles sont fortifiées par leur autorité même, de ce qu'après un examen si exact et des revues si générales, ils n'ont pourtant remarqué aucunes erreurs ou paralogismes dans mes démonstrations.

SEPTIÈMES OBJECTIONS

ou

DISSERTATION

TOUCHANT LA PHILOSOPHIE PREMIERE.

MONSIEUR,

A. Les demandes que vous me faites touchant votre nouvelle méthode de chercher la vérité dans les sciences sont en grand nombre et importantes; et quoique, pour tirer réponse de moi, vous n'usiez pas de simples prières, mais de conjurations fort pressantes,

B. Je me tairai pourtant, et ne satisferai point à votre désir, si premièrement vous ne me promettez que, dans tout ce discours, nous n'aurons égard en aucune façon à pas un de ceux qui ont ci-devant écrit ou enseigné quelque chose touchant cette matière, et que vous réglerez tellement vos demandes qu'on ne pourra pas croire que vous avez dessein de savoir ce qu'ils ont pensé là-dessus et avec quel succès ils ont écrit; mais, comme si jamais personne avant vous n'avait ni pensé, ni dit, ni écrit aucune chose sur ce sujet, que vous me proposerez seulement les difficultés qui se pourront rencontrer dans la recherche que vous faites d'une nouvelle méthode de philosopher, afin que par ce moyen, non-seulement nous cherchions la vérité, mais que nous la cherchions aussi de telle sorte que nous ne blessions point les lois de l'amitié et du respect qui se doit garder entre les savants. Puisque vous en êtes d'accord et que vous me le promettez, je vous promets aussi de répondre à toutes vos demandes,

QUESTION PREMIÈRE.

S'IL FAUT TENIR LES CHOSES DOUTEUSES POUR FAUSSES, ET COMMENT.

Vous demandez, en premier lieu, si c'est une bonne règle pour rechercher la vérité que celle-ci : « Tout ce qui a la moin« dre apparence de doute doit être tenu pour faux. » Mais, afin que je vous puisse répondre là-dessus, j'ai ici auparavant quelques questions à vous faire. La première: Qu'entendez-vous par ces mots : « Ce qui a la moindre apparence de doute ? » La seconde: Que veulent dire ceux-ci : « Doit être tenu pour faux! » La troisième : Comment doit-on « tenir une chose pour « fausse ? »

Quant à la première, qui regarde le doute que l'on peut avoir de quelque chose, voici comme vous y répondez, et en peu de mots. $1. — CE QUE C'EST QUE L'AVOIR LA MOINDRE APPARENCE DE DOUTE.

C. Une chose peut être dite avoir quelque apparence de doute, de laquelle je puis douter si elle est ou si elle est telle que je dis qu'elle est, non pour quelques soupçons légers et mal fondés, mais pour de bonnes et solides raisons. De plus, une chose peut être dite avoir quelque apparence de doute qui, bien qu'elle me semble claire, peut néanmoins être sujctte aux tromperies de quelque mauvais génie qui prenne plaisir à employer toute son industrie pour faire en sorte que ce qui est faux en eflet me paraisse néanmoins clair et assuré. Ce qui est douteux au premier sens a beaucoup d'apparence de doute, par exemple, qu'il y ait une terre, des couleurs ; que vous ayez une tête, des yeux, un corps et un esprit. Ce qui l'est au second en a moins, mais pourtant en a assez pour ne pas laisser d'être estimé douteur, et pour l'être en effet : par exemple, que deux et trois font cing, que le tout est plus grand que sa partie, et semblables. C'est fort bien répondu. Mais, s'il est ainsi, qu'y a-t-il, je vous prie, qui n'ait quelque apparence de doute ? Qu'y aura-t-il qui soit exempt des ruses de ce mauvais génie?

D. Rien, dites-vous, rien du tout, jusqu'à ce que nous soyons assurés, par les principes inébranlables de la métaphysique, qu'il y a un Dieu, et qu'il ne peut être trompeur; en sorte que l'on peut dire qu'avant que nous sachions « s'il y a un Dieu,

« et, posé qu'il y en ait un, s'il peut être trompeur, nous ne « pouvons jamais être tout à fait certains ni assurés d'aucune « chose.» Et, pour vous donner ici entièrement à connaitre ma pensée, si je ne sais qu'il y a un Dieu, et un Dieu véritable qui empêche ce mauvais génie de me tromper, je pourrai et devrai mème toujours appréhender qu'il ne me séduise par ses arti. fices, et que, sous l'apparence du vrai, il ne me fasse voir ce qui est faux comme clair et assuré; mais, lorsque je connaîtrai entièrement qu'il y a un Dieu et qu'il ne peut être ni trompe ni trompeur, et qu'ainsi il empêche nécessairement que ce mauvais génie ne m'abuse dans les choses que j'aurai clairement et distinctement conçues, ce sera pour lors que s'il s'en rencontre de telles, c'est-à-dire s'il arrive que j'en aie conçu clairement et distinctement quelques-unes, je les tiendrai pour véritables et pour certaines. Si bien que je pourrai alors avec assurance établir pour règle de vérité et de certitude que « tout ce que ( nous concevons clairement et distinctement est vrai. » Je ne souhaite rien de plus sur cet article.

Je viens maintenant à la seconde question.

§ 11. — QUE VEUT DIRE CELA : TENIR UNE CHOSE POUR FAUSSE?

Puisque, selon vous, c'est une chose douteuse que vous ayez des yeux, une tête, un corps, et même que vous devez tenir cela pour faux, je vous prie donc de me dire ce que c'est que de tenir une chose pour fausse. Ne serait-ce point de croire et de dire : Il est faux que j'aie des yeux, une tête, un corps; ou bien de croire et de dire, par une détermination tout à fait opposée à notre doute : Je n'ai point d'yeux, de tête, ni de corps ; et, pour dire en un mot, ne serait-ce point

E. Croire, dire et assurer l'opposé de la chose dont on doule?

- C'est cela même, dites-vous. - Voilà qui va bien ; mais je vous prie de me dire encore votre pensée là-dessus : Ce n'est pas une chose certaine que deux et trois fassent cinq; dois-je donc croire et assurer que deux et trois ne font pas cinq ? Oui, dites-vous, c'est ainsi qu'il le faut croire et assurer. – Je vous demande encore : Il n'est pas assuré si, pendant que je dis ces choses, je veille ou si je dors; dois-je donc croire et dire : Oui, pendant que je dis ces choses, je ne veille pas, mais je dors ? — Voilà, dites-vous, comme il le faut croire et le dire,

- Je ne vous demanderai plus qu'une chose, afin de ne pas vous ennuyer : Il n'est pas certain que ce qui parait clair et assuré à celui qui doute s'il veille ou s'il dort soit clair et assuré; dois-je donc croire et dire : Ce qui paraît clair et assuré à celui qui doute s'il dort et s'il veille n'est pas clair et assuré, mais est faux et obscur ? Pourquoi hésitez-vous là-dessus ? Vous ne sauriez rien accorder de trop à votre défiance. Ne vous est-il jamais arrivé, comme à plusieurs, que les mêmes choses qui en dormant vous avaient semblé claires et certaines, vous ont depuis paru fausses et douteuses ? Sans doute qu'il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompé.

F. - Mais, dites-vous, il en est bien autrement des choses qui sont tout à fait certaines; car elles sont telles, qu'à ceux même qui dorment ou qui sont fous, elles ne peuvent jamais paraître douteuses. - Est-ce donc tout de bon, je vous prie, que vous dites que les choses tout à fait certaines sont telles qu'elles ne peuvent pas même paraître douteuses à ceux qui dorment ou qui sont fous ? Mais, enfin, où les trouverez-vous, ces choses ? Et pourquoi, s'il est vrai qu'à ceux qui dorment ou qui ont l'esprit troublé, les choses qui sont ridicules et absurdes leur paraissent cependant quelquefois non-seulement vraies, mais aussi très-certaines, pourquoi aussi celles qui sont les plus assurées ne leur paraîtront-elles pas fausses et douteuses ? Et, pour preuve de ceci, j'ai connu une personne qui, un jour, comme elle sommeillait, ayant entendu sonner quatre heures, se mit à compter ainsi l'horloge, une, une, une, une. Et pour lors l'absurdité qu'elle concevait dans son esprit la fit s'écrier : « Je pense que cette horloge est démontée, elle a sonné quatre fois une heure. » Et en effet, y a-t-il rien de si absurde et de si contraire à la raison qui ne puisse tomber dans l'esprit d'un fou ou d'un homme qui dort ? Y a-t-il rien que celui qui rêve n'approuve et ne croie, et dont il ne se flatte comme d'une fort belle chose qu'il aurait trouvée et inventée ! Enfin, pour terminer tout en un mot, je dis que vous ne pourrez jamais établir si bien la certitude de cet axiome (c'est à savoir: que tout ce qui semble vrai à celui qui doute s'il dort ou s'il veille est certain, et si certain qu'on le peut prendre pour le fondement d'une science et d'une métaphysique tres-vraie et très-exacte), que je le tienne pour aussi certain que celui-ci:

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