Page images
PDF
EPUB

nion, mais elle ne lui saurait faire connaître avec certitude qu'elle est vraie.

De plus, non-seulement savoir qu'une chose est vraie, mais aussi la croire ou lui donner son aveu ou consentement, ce sont choses qui ne dépendent point de la volonté; car les choses qui nous sont prouvées par de bons arguments ou racontées comme croyables, soit que nous le voulions ou non, nous sommes contraints de les croire. Il est bien vrai qu'affirmer ou nier, soutenir ou réfuter des propositions, ce sont des actes de la volonté; mais il ne s'ensuit pas que le consentement et l'aveu intérieur dépendent de la volonté.

Et partant, la conclusion qui suit n'est pas suffisamment démontrée : « Et c'est dans ce mauvais usage de notre liberté que « consiste cette privation qui constitue la forme de l'erreur. »

RÉPONSE.

n importe peu que cette façon de parler, une grande clarté, soit propre ou non à entrer dans un argument, pourvu qu'elle soit propre pour expliquer nettement notre pensée, comme elle l'est en effet. Car il n'y a personne qui ne sache que par ce mot, une clarté dans l’entendement, on entend une clarté ou perspicuité de connaissance, que tous ceux-là n'ont peut-être pas qui pensent l'avoir; mais cela n'empêche pas qu'elle ne diffère beaucoup d’une opinion obstinée qui a été conçue sans une évidente perception

Or, quand il est dit ici que, soit que nous voulions ou que nous ne voulions pas, nous donnons notre créance aux choses que nous concevons clairement, c'est de même que si on disait que, soit que nous voulions ou que nous ne voulions pas, nous voulons et désirons les choses bonnes quand elles nous sont clairement connues; car cette façon de parler, soit que nous ne voulions pas, n'a point de lieu en telles ocasions, parce qu'il y a de la contradiction à vouloir et ne vouloir pas une même chose.

OBJECTION QUATORZIÈME.

Sur la cinquième Méditation.

DE L ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES.

« Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, en« core qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de « ma pensée une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne « laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme, « ou essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable a et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui ne dépend en « aucune façon de mon esprit, comme il paraît de ce que l'on « peut démontrer diverses propriétés de ce triangle. »

S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du monde, je ne puis comprendre comment il a une nature; car ce qui n'est nulle part n'est point du tout, et n'a donc point aussi d'ètre ou de nature. L'idée que notre esprit conçoit du triangle vient d'un autre triangle que nous avons vu ou inventé sur les choses que nous avons vues; mais depuis qu'une fois nous avons appelé du noin de triangle la chose d'où nous pensons que l'idée du triangle tire son origine, encore que cette chose périsse, le nom demeure toujours. De même, si nous avons une fois conçu par la pensée que tous les angles d'un triangle pris ensemble sont égaux à deux droits, et que nous ayons donné cet autre nom au triangle: qu'il est une chose qui a trois angles égaux à deux droits; quand il n'y aurait au monde aucun triangle, le nom néanmoins ne laisserait pas de demeurer. Et ainsi la vérité de cette proposition sera éternelle, que le triangle est une chose qui a trois angles égaux à deux droits; mais la nature du triangle ne sera pas pour cela éternelle ; car s'il arrivait par hasard que tout triangle généralement périt, elle cesserait aussi d'être.

De même cette proposition, l'homme est un animal, sera vraie éternellement à cause des noms; mais supposé que le genre humain fût anéanti, il n'y aurait plus de nature humaine.

D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle est distinguée de l'existence, n'est rien autre chose qu'un assemblage de noms par le verbe est; et partant l'essence sans l'existence est une fiction de notre esprit : et il semble que comme l'image d'un

homme qui est dans l'esprit est à cet homme, ainsi l'essence est à l'existence; ou bien comme cette proposition, Socrate est homme, est à celle-ci, Socrate est ou existe, ainsi l'essence de Socrate est à l'existence du même Socrate. Or ceci : Socrale est homme, quand Socrate n'existe point, ne signifie autre chose qu'un assemblage de noms, et ce mot est ou étre a sous soi l'image de l'unité d'une chose qui est désignée par deux noms.

RÉPONSE.

La distinction qui est entre l'essence et l'existence est connue de tout le monde ; et ce qui est dit ici des noms éternels, au lieu des concepts ou des idées d'une éternelle vérité, a déjà été cidevant assez réfuté et rejeté.

OBJECTION QUINZIÈM L.

Sur la sixième Méditation.

DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES.

« Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté pour connaître « que cela soit (à savoir, que Dieu, par lui-même ou par l'en« tremise de quelque créature plus noble que le corps, m'envoie « les idées du corps), mais, au contraire, m'ayant donné une « grande inclination à croire qu'elles me sont envoyées on « qu'elles partent des choses corporelles; je ne vois pas com« ment on pourrait l'excuser de tromperie si en effet ses idées « partaient d'ailleurs ou m'étaient envoyées par d'autres causes a que par des choses corporelles, et partant il faut avouer qu'il a y a des choses corporelles qui existent. »

C'est la commune opinion que les médecins ne pèchent point qui déçoivent les malades pour leur propre santé, ni les pères qui trompent leurs enfants pour leur propre bien, et que le mal de la tromperie ne consiste pas dans la fausseté des paroles, mais dans la malice de celui qui trompe. Que M. Descartes prenne donc garde si cette proposition : Dieu ne nous peut jamais tromper, prise universellement, est vraie; car si elle n'est pas vraie, ainsi universellement prise, celte conclusion n'est pas bonne : donc il y a des choses corporelles qui existent.

RÉPONSE.

Pour la vérité de cette conclusion, il n'est pas nécessaire

que nous ne puissions jamais être trompés; car, au contraire, j'ai avoué franchement que nous le sommes souvent; mais seulement que nous ne le voyons point quand notre erreur ferait paraître en Dieu une volonté de décevoir, laquelle ne peut être en lui : et il y a encore ici une conséquence qui ne me semble pas être bien déduite de ses principes.

OBJECTION SEIZIÈME.

Sur la sixième Méditation.

« Car je reconnais maintenant qu'il y a entre l'une et l'autre « (savoir, entre la veille et le sommeil) une très-notable difféa rence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre a nos songes les uns aux autres et avec toute la suite de notre « vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses qui nous « arrivent étant éveillés. »

Je demande si c'est une chose certaine qu une personne, songeant qu'elle doute si elle songe ou non, ne puisse songer que son songe est joint et lié avec les idées d'une longue suite de choses passées. Si elle le peut, les choses qui semblent ainsi à celui qui dort être les actions de sa vie passée peuvent être tenues pour vraies, tout de même que s'il était éveillé. De plus, d'autant, comme il dit lui-même, que toute la certitude de la science et toute sa vérité dépend de la seule connaissance du vrai Dieu, ou bien un athée ne peut pas reconnaitre qu'il veille par la mémoire des actions de sa vie passée, ou bien une personne peut savoir qu'elle veille sans la connaissance du vrai Dieu.

RÉPONSE.

Celui qui dort et songe ne peut pas joindre et assembler parfaitement et avec vérité ses rêveries avec les idées des choses passées, encore qu'il puisse songer qu'il les assemble. Car qui est-ce qui nie que celui qui dort se puisse tromper? Mais après, étant éveillé, il connaîtra facilement son erreur.

Et un athée peut reconnaître qu'il veille par la mémoire des actions de sa vie passée; mais il ne peut pas savoir que ce signe est suffisant pour le rendre certain qu'il ne se trompe point, s'il ne sait qu'il a été créé de Dieu, et que Dieu ne peut être trompeur.

QUATRIEMES OBJECTIONS

FAITES PAR M. ARNAULD, DOCTEUR EN THÉOLOGIE

LETTRE DE M. ARNAULD AU R. P. MERSENNE.

MON RÉVÉREND PÈRE, Je mets au rang des signalés bienfaits la communication qui m'a été faite par votre moyen des Méditations de M. Descartes; mais comme vous en saviez le prix, aussi me l'avez-vous vendue fort chèrement, puisque vous n'avez point voulu me faire participant de cet excellent ouvrage, que je ne me sois premièrement obligé de vous en dire mon sentiment. C'est une condition à laquelle je ne me serais point engagé si le désir de connaître les helles choses n'était en moi fort violent, et contre laquelle je réclamerais volontiers si je pensais pouvoir obtenir de vous aussi facilement une exception pour m'être laissé emporter par cette louable curiosité, comme autrefois le préteur en accordait à ceux de qui la crainte ou la violence avait arraché le consente, ment.

voulez-vous de moi? mon jugement touchant l'au, teur ? nullement; il y a longtemps que vous savez en quelle estime j'ai sa personne et le cas que je fais de son esprit et de są doctrine. Vous n'ignorez pas aussi les fâcheuses affaires qui me tiennent à présent occupé; et si vous avez meilleure opinion de moi que je ne mérite, il ne s'ensuit pas que je n'aie point de connaissance de mon peu de capacité. Cependant, ce que vous voulez soumettre à mon examen demande une très-haute suffisance avec beaucoup de tranquillité et de loisir, afin que l'esprit, étant dégagé de l'embarras des affaires du monde, ne pense qu'à soi-même; ce que vous jug;ez bien ne se pouvoir faire sans

Car que

« PreviousContinue »